« J’ai vu Ariana, annonce alors Georgios.
— Tu lui as parlé ?
— Non.
— Alors, tu as intérêt à te secouer, Ferentinou. Elle compte repartir vendredi.
— Comment le sais-tu ?
— Nous ne sommes pas les seuls Grecs de Beyoglu. Je peux te donner son téléphone.
— Tu voudrais que je l’appelle ?
— Tu as laissé pas mal de choses en suspens, il y a près de cinquante ans.
— Bien avant que tu débarques à Eskiköy, lance sèchement Georgios. Tu crois tout savoir, mais tu ne sais rien du tout. Un vieux colporteur de ragots, voilà ce que tu es. »
Il se lève et lâche une poignée de pièces sur la table. Il est exact qu’il a des affaires à régler depuis quarante-sept ans, mais Constantin, à son aise comme une puce sur le dos d’un chien dans son exil volontaire, croit que c’est aussi simple qu’un amour non partagé. Il y a certes de tels sentiments, mais le temps et la politique ont transformé tout cela en besoin d’absolution. Georgios Ferentinou redoute qu’Ariana Sinanidis le tienne pour responsable de la mort de Meryem Nasi.
Necdet ne saurait dire combien de temps s’est écoulé depuis qu’il a mis pour la dernière fois les pieds dans une mosquée, mais le corps acquiert des habitudes qu’il ne peut oublier. Se laver les pieds, les mains, le visage et le cou, les oreilles. Se purifier avec l’eau qui coule du cœur d’Hizir. Le Saint vert a pris congé et les djinns ont regagné les frontières de leur monde, mais il entend toujours leurs murmures comme le vent qui agite les feuilles d’un arbre. Ils ont de tout temps été attirés par les mosquées, les mescids, les tombeaux et les pierres sacrées. Il laisse ses baskets à l’entrée. De la beauté des mosaïques aux lampes de cuivre massif, Necdet peut constater que la mosquée des tulipes a autrefois bénéficié de dons importants, mais ses revenus ont dû s’étioler en même temps que le voisinage et elle n’a plus les moyens de s’offrir un pensionnaire chargé de veiller sur les chaussures des visiteurs. Sous ses pieds nus le tapis est épais et souple, il y plie ses orteils. Les djinns ne pénètrent naturellement pas dans la mosquée et restent sur le seuil, où ils volettent en faisant bruire leurs ailes. Selon les lois de Dieu, ils ne sont pas autorisés à aller plus loin.
Le tarikat s’est réuni sous la loge, la plate-forme réservée aux aristocrates, qui sont plus près de Dieu de quelques mètres, mais Necdet ne se joint pas encore à eux. Il a en lui d’autres réflexes conditionnés et se positionne sur le tapis en face du mihrab, pour se prosterner. Le corps ne peut oublier ces mouvements, pas plus que la langue ne pourrait oublier l’arabe. Le rituel le soumet à des exercices, étire ses muscles. Il s’agenouille, les mains sur les cuisses. La sérénité qui l’envahit est profonde. Il lève les yeux vers la mosaïque de la coupole. Il y a des mots, tout là-haut, étirés et dissimulés par les motifs géométriques, des mots cachés. Il parvient à les discerner, s’il se concentre. Les quatre-vingt-dix-neuf noms de Dieu, entrelacés de tiges, de feuilles et de fleurs. Un jardin du paradis s’épanouit sous le dôme. De quelles fleurs s’agit-il ? Des tulipes. N’est-ce pas le nom que porte cette mosquée ? Necdet remarque qu’elle est très belle et qu’il ne sait rien sur elle. De quand date-t-elle, qui l’a construite, pourquoi ? Elle est magnifique, alors qu’il est ignorant. Il n’a jamais considéré le bâtiment où il vit autrement que comme un lieu où dormir, fumer et se dissimuler, mais la maison des derviches a elle aussi une histoire, des vies qui s’y sont imbriquées, des vies de saints hommes. Il prend soudain conscience que ce couvent est très ancien. Qu’y a-t-il eu en premier, les mosquées ou les tekkes ? Qui étaient ces derviches, qu’est-ce qui les a incités à s’installer en ce lieu ? Qu’est-ce qui y a attiré Ismet et son tarikat, le bâtiment lui-même, son histoire, Dieu ou autre chose ?
« Que la paix soit avec vous », dit-il en s’asseyant sur le tapis au milieu des frères. Tous le saluent par des murmures. Des visages lui sont familiers, car bon nombre d’entre eux sont déjà passés au tekke, mais il y a aussi des hommes qu’il voit pour la première fois. Necdet les regarde tour à tour, détails, différences, personnalités. Ce sont des gens, des individus.
« Au nom de Dieu, je te souhaite la bienvenue au sein du groupe Adem Dede, lui dit Ismet. Tu connais déjà certains d’entre nous, mais je vais te présenter au tarikat. Nous avons été témoins de choses qu’il est impossible d’expliquer, nous savons que tes propos et tes visions s’apparentent à des prophéties divines. Si nous nous sommes réunis, c’est pour en apprendre plus, sans contrainte, dans l’esprit de notre fraternité, afin de déterminer si tout ceci est ou non halal. »
L’homme corpulent en chemise à rayures qui se trouve à l’opposé du cercle prend à son tour la parole. Necdet sait qu’il est mécanicien et travaille dans un garage. Il s’appelle Yusuf et il vient en second dans la hiérarchie de ce groupe.
« Dieu a voulu que nous fondions ce tarikat afin d’étudier l’application de Sa justice dans une société urbaine moderne. La volonté divine est intemporelle, et elle ne peut être divisée mais, comme un diamant, les reflets de ses facettes changent en fonction de la lumière. Si nous révérons les vies et les exemples des hadith, nous avons repris le Coran en tant que fondement inébranlable de notre foi. Dans le saint Coran la lumière est plus vive. Chaque mot définit la juste société – la société de Dieu – la vraie charia. Notre tâche – loués soient Dieu et Mahomet son prophète – consiste à faire appliquer cette loi au niveau de la population. Litiges dans la rue, entre familles, individus, petits commerçants. Tous ont besoin de justice. Nos magistrats sont dans le meilleur des cas imbus d’eux-mêmes, lorsqu’ils ne sont pas corrompus. Ils nous regardent de haut et se prononcent en fonction de valeurs humaines et non divines.
— Des valeurs amorales, murmure le gros Yusuf.
— Sans oublier le coût. S’adresser aux tribunaux est bon pour les nantis. Les avocats s’enrichissent grâce aux écrits, aux contrats et aux divorces. Ils font traîner les affaires, à n’en plus finir, afin de réclamer un maximum d’honoraires. Pourquoi la loi est-elle payante ? Pourquoi la justice n’est-elle accessible qu’à ceux qui ont de l’argent ou des amis influents ? C’est de la corruption. La justice divine est pure et la justice divine est gratuite. Ce tarikat, si Dieu le veut, s’est donné pour but de préparer des saints hommes à régler les litiges dans un contexte communautaire. Dès l’instant où il y a dans le monde entier des associations de microcrédit, pourquoi ne ferait-on pas la même chose pour une microjustice ? Nous proposons une nouvelle charia à ceux qui acceptent de se soumettre à nos décisions. Nous tentons de rendre des décisions rapides, équitables, transparentes et conformes au saint Coran.
« Nous voici confrontés à un cas qui met à l’épreuve notre foi et nos capacités. Necdet, tes visions et prophéties peuvent renforcer grandement notre statut au sein de cette communauté, mais il faut au préalable déterminer si tout ceci est ou non halal. Alors, que prétends-tu voir ?