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— Je vois des êtres, des créatures, des choses vivantes qui ne sont pas de ce monde… des entités constituées de feu, des doubles de personnes, leur image reflétée dans le sol.

— En vois-tu, à présent ? veut savoir Yusuf.

— Non, pas en ce moment.

— L’entrée des mosquées est interdite aux djinns, rappelle Ismet. Les djinns sont cités dans le Coran. Sourate 6 et toute la sourate 72…»

Yusuf lève un doigt. « Nous n’avons pas encore déterminé si ce sont effectivement des djinns, mon frère. »

Ismet s’assied, ne tenant plus en place. Necdet sent un calme profond l’envahir et l’ancrer dans le marbre.

« J’ai eu la vision d’un nourrisson consumé par des flammes, déclare-t-il. Dans les toilettes, là où je travaille. J’ai vu des esprits dans les ordinateurs.

— Mon frère est employé au Centre de sauvetage commercial Levent, précise Ismet.

— J’ai vu des rues qui en étaient envahies », ajoute Necdet qui entend de nouveau leurs bruissements, crépitements et impacts alors qu’ils passaient par-dessus, autour et à travers les uns des autres. « J’en ai vu dans toutes les voitures, toutes les rues, sur les épaules des passants, à l’intérieur du sol…

— Nous devons tenir compte d’une interprétation contemporaine », déclare Armagan, un vieux derviche grisonnant qui a des lunettes et un air scrutateur.

« Évidemment, approuve Yusuf. Continue, Necdet.

— Et j’ai vu celui qui est leur maître. »

Tous se redressent, se raidissent ou reprennent leur souffle.

« Peux-tu nous en dire plus ?

— Oui. » Necdet sait que le moment de tout révéler est venu, parce qu’il hume une odeur végétale dans la mosquée des tulipes, une fragrance de fleurs et d’eau profonde. « Quelque chose m’a incité à sortir du bureau, par une porte de service. Il y a des couloirs, des tunnels qui s’enfoncent dans le sol, bien plus bas que les gens ne s’en doutent, au-dessous de Levent. On trouve une fontaine, tout en bas, une très vieille fontaine, de l’époque païenne. Mais l’eau coule toujours. Et il était assis là, juste à côté.

— Qui ?

— L’homme vert. »

Hizir, Hizir. Le nom fait le tour du cercle. Le Saint vert. Dieu est grand. Dieu est grand.

Yusuf lève une fois de plus la main.

« Je vous en prie, mes frères. Frère Necdet, pourrais-tu nous le décrire ?

— J’ai vu un vieillard en djellaba verte, et il m’a semblé à la fois plus vieux et plus jeune que tout ce qui existe. Il avait un nez crochu, une grande barbe de vieil Ottoman et des yeux verts. Il s’en élevait une odeur d’eau, d’eau profonde, très très pure. Il souriait mais c’était également terrifiant. Il paraissait dangereux, très vieux et totalement incontrôlable, capable de raser une ville sur une lubie. J’étais à la fois terrorisé et serein, car comment aurais-je pu avoir peur de lui ?

— Allah est grand ! » s’exclame Bedri, un garçon venu de l’est qui travaille à l’hôtel Taksim.

« Le saint Coran…, intervient Ismet.

— Hizir, Al-Khidr, n’est pas nommément cité dans La Caverne, rappelle Yusuf. Il est l’inconnu qui rencontre Moïse, et c’est tout ce qui est dit de lui dans cette sourate. Et aussi qu’il est le vizir de Zul-Qarnayn.

— Il est ici », leur annonce Necdet. Et tous les membres du tarikat sont saisis de respect et de frayeur. « Je le vois, il se tient juste à côté de toi, Hasan. » Le jeune homme au semblant de moustache se raidit. Sous l’effet d’un brusque courant d’air, les lampes de la mosquée se balancent à l’extrémité de leurs longues chaînes. Necdet s’incline devant le personnage tout de vert vêtu assis en tailleur sur le tapis. Yusuf lève les mains pour calmer les membres du cercle.

« Mes frères, nous avons peut-être un saint parmi nous, mais Dieu est en nous. Frère Necdet, j’ai une question à te poser. Tu étais présent lors de l’attentat à la bombe dans le tram de Levent, lundi matin.

— Oui, c’est exact.

— Seul l’auteur de l’attentat est mort. Je ne parlerai pas de martyr, car nul n’a revendiqué cet acte. Tes visions ont débuté juste après l’explosion, je crois ?

— C’est exact. Je tentais de fuir la police, quand j’ai vu la tête.

— La tête ? Quelle tête ?

— Sa tête. La tête de la femme qui venait de se faire exploser. Je l’ai vue flotter dans les airs, et de la lumière en jaillissait.

— Avais-tu déjà eu des visions de ce genre, avant cet attentat ? Il faut que ce soir clairement établi.

— Non, jamais.

— Est-il possible que ces djinns, et même Hizir en personne, soient des… des illusions, des hallucinations dues au fait que tu étais juste à côté de l’explosion ?

— Un de mes amis s’est trouvé dans le rayon d’action d’une bombe artisanale kurde, lorsqu’il faisait son service militaire à Gaziantep », intervient Necmettin, un jeune homme décharné et boutonneux d’une vingtaine d’années que Necdet a toujours considéré comme étant le plus proche de lui tant par sa personnalité que par son tempérament. « C’était une épave. Rien de physique, tout là-dedans…» Il tapote sa tempe. « Des horreurs, des choses incroyables. Des trucs qui le dévoraient de l’intérieur. Il se croisait dans l’escalier. Troubles nerveux post-traumatiques. Ils le savaient, mais ils ont refusé de l’admettre.

— Je suis allé dans cet endroit qu’ils appellent Divrican », intervient le gros Sefik, un gros ours docile à l’étrange barbe rousse. « Pendant mon service militaire. Il y avait là-bas tout un village dont la population voyait des djinns, des anges et des fantômes. C’étaient des Kurdes. Des Yazidis. Des adorateurs du Démon.

— Mon frère a vu immédiatement que la fille qui travaille à la galerie d’art était enceinte, déclare Ismet. Necdet a pu le lui annoncer parce qu’il venait de voir son karin dans le sol.

— Nous avons déjà estimé que ça n’avait rien d’islamique », gronde Yusuf.

L’imam, un vieil homme cultivé qui porte des lunettes aux verres épais, s’est déplacé sous le balcon des femmes pour étudier un carreau mural ici, un bout de tapis effiloché là, une ampoule grillée ailleurs, mais en gardant toujours un œil sur les membres du tarikat. Qu’ils aient haussé le ton l’incite à relever la tête et à les considérer durement.

« Mes frères, nous sommes dans une salle de prières », rappelle Ismet.

Mais Necdet le voit soutenir le regard de l’imam, qui finit par se détourner.

« Frère Necdet, je vais à présent t’interroger sur ta vie. Pourquoi es-tu venu t’installer avec ton frère dans le couvent des derviches ?

— C’est sans rapport avec ce qui nous intéresse, rétorque Ismet.

— Il y a ici des frères qui n’ont pas assisté à toutes tes réunions dans le couvent des derviches.

— J’ai mis le feu à ma sœur, un jour où je ne savais plus ce que je faisais à cause de la drogue, répond Necdet. Je n’étais pas quelqu’un de bien, à l’époque. J’étais paresseux, rebelle, immoral et désobéissant, et je n’avais aucun respect pour l’islam. Je consommais et vendais de la drogue, je volais des voitures et de l’argent à mes voisins, je pénétrais chez eux par effraction et je provoquais des bagarres. Je frappais les gens pour le plaisir. J’étais constamment rongé par la colère. »

Alors qu’il s’exprime, Necdet ne peut détacher ses yeux de ceux du Saint vert. Hizir lui soutire ces mots comme si c’était l’eau d’un puits. « J’ai fait cramer ma sœur parce qu’elle m’avait regardé de travers. Mon père m’aurait tué, si Ismet ne s’était pas occupé de moi, s’il ne m’avait pas éloigné de mes mauvaises fréquentations. J’étais un bon à rien et il m’a procuré un toit et un travail.