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— Je me suis contenté de te prendre avec moi, rappelle Ismet.

— Peux-tu déclarer qu’il n’y a qu’un seul Dieu et que Mahomet est son prophète ? demande Yusuf.

— C’est comme si j’avais été endormi, ou enfoui dans la terre, ou encore que mes yeux ne s’ouvraient qu’à moitié, mais je me suis finalement réveillé et j’ai vu des choses. Je crois que je feignais seulement d’être un homme, auparavant. Comment est-ce possible ?

— Quelle est ta profession de foi ? insiste Yusuf.

— La foi en Dieu ne peut être imposée, intervient Ismet.

— Nous sommes des juges, pas des mystiques.

— Je ne vois pas la différence. Nous sommes à la fois des juges et des mystiques. Pour que les gens puissent s’en remettre à nos décisions, ils doivent savoir qu’elles sont dictées par Dieu et non par des hommes. Telle est la puissance divine.

— Les piètres mises en scène dégradent notre œuvre.

— C’est la volonté de Dieu qui se manifeste. Il nous a transmis un don rare et précieux. Nous n’avons pas à déterminer pourquoi, comment et à qui il l’a attribué. Nous en serions incapables. Tout ce que nous avons à faire, c’est accepter ses présents.

— Pure superstition.

— Cela attire les fidèles.

— C’est la police, que Necdet va attirer jusqu’à nous », marmonne Armagan.

Ismet se tourne vers lui. « Laissons venir les policiers ! Cela ne fera que démontrer leur faiblesse, leur peur, à quel point ils sont éloignés et coupés des véritables aspirations et besoins du peuple. S’ils nous persécutent, ce sera la preuve que nous exécutons les volontés de Dieu. Oui, qu’ils viennent, et nous établirons que nous sommes les plus forts. Votons. Qu’en dites-vous, mes frères ? J’estime que les dons de Necdet lui ont été accordés par Dieu.

— Ils sont haram, rétorque Armagan.

— Halal », contre le jeune homme au semblant de moustache dont l’ami a été victime de la bombe artisanale.

Le vote se poursuit, et le comportement de chacun est prévisible. Les jeunes votent pour, les plus âgés contre.

« Non, fait Yusuf. C’est haram. »

Mais il sait qu’il a perdu la partie, ainsi que son influence au sein du groupe.

« C’est conforme à la loi islamique, déclare le dernier derviche.

— Ne nous désunissons pas, mes frères, demande Ismet en tendant sa main à Yusuf. Dieu est unique.

— Dieu est unique », approuve Yusuf en prenant sa main.

Puis les membres du tarikat se séparent sur une brève prière.

Tous se lèvent. Les jeunes gens se regroupent autour d’Ismet. Ils l’appellent déjà Dede, grand frère, le titre qu’on donne au responsable d’une communauté de derviches. Ismet Dede. Cheikh Ismet.

Hizir reste assis sur le tapis. Qu’as-tu fait ? pense Necdet. C’est d’une voix aussi gaie que le printemps qu’Hizir lui répond : Qui a dit que j’étais un saint apprivoisé ?

Ismet a quelques paroles pour chaque membre du tarikat qui quitte la mosquée, une poignée de main, une tape dans le dos, une brève étreinte. Lorsque tous ont remis leurs chaussures et regagné leur garage, leur banque, leur magasin, leur rame de métro ou leur taxi, Necdet demande à son frère : « Que se serait-il passé, si le vote avait été négatif ?

— Pourrions-nous imposer le respect en tant que cadis, si nos jugements n’étaient pas appliqués ?

— Je ne saisis pas.

— La moitié de la loi est la possibilité de la faire respecter. Même les juges qui n’ont pas la foi te le diront. »

L’imam les regarde. Il est évident qu’il voudrait voir partir ces jeunes exaltés, ces fauteurs de troubles en puissance. Il désire récupérer sa belle mosquée, ce monument historique. Ismet fait doucement tourner son frère sur le côté, pour le dissimuler à la vue de l’imam, et il entrouvre avec désinvolture sa veste. Dépassant de la ceinture de son pantalon, on peut voir la crosse d’un revolver. Dehors, sous la vive clarté du jour, les djinns vont et viennent comme des étourneaux.

« Rouge ? Oui ? »

Assise, Beshun Ferhat trône au milieu de ses lapins et oiseaux. Elle a à ses pieds d’énormes packs de graines agrémentés de photographies d’aubergines, de poivrons et de tomates rebondies décolorées au point d’en être monochromes. Sur la petite table visible à sa droite se trouvent un verre de thé, un cendrier sur lequel une Sobranie Black Russian glissée dans un porte-cigarette d’ivoire embaume l’air de sa merveilleuse odeur d’encens et un lapin blanc retenu par une laisse. Beshun Ferhat est une femme montagne, partant en pente du sommet de sa tête jusqu’à son pantalon de harem à fleurs et ses grosses bottes de paysanne. Elle sent l’eau de rose et le musc huileux de la ménopause accentué par sa chaleur corporelle. Dans l’ombre du marché aux animaux elle garde des lunettes noires rondes, comme pour faire croire qu’elle est aveugle même si Ayse sait que ce n’est pas le cas. Elle paraît immuable, au milieu de ses cages contenant des lapins de compagnie, des chiots et des oiseaux chanteurs, un des piliers de ce marché. Ayse détestait déjà ce lieu dans ses souvenirs d’enfance. L’odeur de paille imbibée d’urine et d’animaux malpropres la fait régresser jusqu’à l’âge de cinq ans, quand son père l’avait conduite en ce lieu comme si c’était une merveilleuse récompense dominicale. Elle avait pleuré en voyant ces malheureux chiots entassés par six dans chaque cage, et elle avait harcelé son père pour qu’il les achète tous puis les libère. Ils ne s’étaient pas arrêtés à ce stand. L’image de cette femme terrifiante serait autrement restée gravée dans sa mémoire.

« Il n’a pris aucun poisson, déclare-t-elle.

— Ils ne prennent jamais rien, là-bas », répond Beshun avant de tirer une longue bouffée sur sa Sobranie, un geste maniéré et théâtral qui impose un contact délicat du bout du doigt sur l’ivoire, une inclinaison ascendante de la tête, un léger filet de fumée qui s’élève entre les cages vers les minarets de la nouvelle mosquée. Elle remarque qu’Ayse l’a noté. « En voulez-vous une, ma chérie ? »

Ayse l’allume, inhale, savoure les arômes slaves âcres et exotiques. Cela lui rappelle le Riva ainsi que la calèche et ses chevaux, l’exquise joute verbale dans les rues désertes juste au-dessus de ce marché dans l’ombre de la mosquée. Elle souffle un chapelet de petits cercles de fumée qui montent des profondeurs de sa gorge.

« Je devrais m’en offrir plus souvent.

— Je fumais des Samsun, autrefois, mais aucune cigarette turque n’a conservé le même goût depuis notre entrée dans l’Union européenne. » Le lapin agite ses oreilles, comme pour approuver. « Alors, ma chérie, mon héritage vous intéresse ? Rouge vous a débité ses belles histoires, pas vrai ? Tout ce que vous obtiendrez de moi, c’est un autre récit. Il ne subsiste que cela. Oui, oui, je m’appelle Beshun Ferhat et je suis la dix fois arrière-arrière-petite-fille d’Haci Ferhat. Nous sommes originaires de la province d’Hatay, les véritables Ferhat d’Iskenderun même si on n’y trouve plus un seul membre de notre famille depuis cinq générations. Les Ferhat sont venus s’installer à Istanbul en 1895 mais, comme vous ne pouvez pas l’ignorer, c’est insuffisant pour être considérés comme d’authentiques Stambouliotes. Quelles sont vos origines ?

— Je suis une Erkoç de Sisli. Une vieille famille de marins. Ma mère est une Çalislar de Mesrutiyet et sa sœur a épousé le ministre de la Justice.