— Une vieille famille, en effet. Tenez, je vais vous montrer quelque chose. » Beshun cherche son sac à tâtons et Ayse refuse de se pencher pour le lui prendre. Tu n’es pas impotente, ma vieille ! Beshun sort une feuille de papier jauni glissée dans une pochette en plastique. « Voilà mon arbre généalogique. » Ses doigts suivent le tronc et les branches. « Je peux remonter jusqu’à Osman Fahir Ferhat, l’aîné des fils d’Haci Ferhat, celui qui est censé avoir supervisé la fermeture du sarcophage. » Ses doigts sautent un rétrécissement important du tronc. « C’est là que nous sommes venus nous installer à Istanbul. Vous voyez toutes ces branches mortes, ici ? Nous avons subi de sérieux revers à la fin du XIXe siècle. Décès dus à la guerre, noyades, meurtres, vengeances, épidémies et maladies. Les mâles mouraient très jeunes, et certains ne furent pas autorisés à rester en vie, si vous saisissez le fond de ma pensée. Dieu n’a pas été tendre avec les Ferhat, mais il a été juste. Il a émondé les branches malades et dégénérées. Il nous a offert l’opportunité de repartir du bon pied et de reconstituer notre fortune. »
C’est pour ça que vous vendez des animaux de compagnie dans le secteur le plus miteux du Marché égyptien, pense Ayse. Vous avez beau dire, Dieu est moins bon que ces Sobranie.
« Pas mal d’années se sont écoulées depuis que l’Hirsute de Cappadoce vous a maudits. »
Beshun tape du pied et fait trembler la petite table avec le poing. Le lapin sursaute en dilatant ses yeux et ses narines, mais sa laisse est si courte qu’elle le retient.
« Ne m’écorchez pas les oreilles en citant le nom de ce charlatan ! Il n’y a pas plus de malédiction que de derviche plein de poils venu des recoins les plus reculés d’Anatolie. Écoutez-moi, si vous avez un tant soit peu de jugeote. Les miens avaient à Iskenderun une réputation de grands magiciens. C’est ce qui a fait notre fortune. Haci Ferhat a fondé notre école familiale : il était marchand, voyageur, mais il a étudié les mystères et la magie des pays qu’il visitait dans le cadre de ses affaires. L’intérêt qu’il portait à ces choses était sans limites et il s’est entretenu avec les cheikhs d’Alep et de Damas, les maîtres des djinns du Caire, les kabbalistes juifs de Tripoli et les invocateurs d’anges de Jérusalem. Il était à tu et à toi avec les plus grands magiciens de la Perse et de l’Inde. Il a étudié avec des magiciens de Rome et de Milan, il allait régulièrement rendre des visites aux démonologues de Prague et de Vienne, et il gardait des liens épistolaires avec le grand Etteilla à Paris et les disciples londoniens d’Énoch. »
Un homme entre deux âges quitte l’allée centrale pour se faufiler entre les cages et venir demander de la nourriture pour cobaye. Beshun se penche avec lourdeur au-dessus de son siège et sort un paquet de foin sous vide d’une boîte glissée sous les cages à chiots. Les hommes en âge de voter ne devraient pas avoir de cobayes, estime Ayse. Un des chiots se gratte frénétiquement l’oreille et lui fait craindre d’attraper des puces.
« Où en étais-je, ma chérie ?
— Votre famille de magiciens.
— Oh, oui ! Haci Ferhat. Comme tout père qui se respecte, il voulait que ses enfants réussissent dans la vie et le monde des affaires, et il leur a appris tout ce qu’il pouvait leur enseigner sur sa magie. Un savoir qui a été retransmis de génération en génération, jusqu’à ce jour. » Beshun caresse avec lourdeur le lapin qui a un mouvement de recul en voyant sa main approcher. « Mais il appartenait par ailleurs à un tarikat dont le siège se trouvait ici, à Istanbul. Il attirait cependant des frères de la totalité de l’empire. Ce n’était pas à proprement parler un cercle de magiciens – disons plutôt qu’il s’agissait d’un groupe d’individus respectables incluant des cheikhs et des derviches tout autant que d’éminents personnages originaires de tous les secteurs de Thrace et d’Anatolie – mais tous s’intéressaient aux aspects ésotériques des religions. Pas seulement le soufisme, mais aussi le bouddhisme du Japon et du Tibet, les croyances hindoues, les mystères chrétiens. Ils croyaient en l’existence d’un langage divin – ni l’arabe ni l’hébreu, ni le latin ni le grec, ni aucun des dialectes des hommes, mais un mode d’expression propre à Dieu et nécessairement écrit, un alphabet dont chaque lettre contrôlait les diverses facettes de l’univers. Ils ont eu de vifs accrochages avec quelques imams pour des questions de vœux et d’allégeances, des choses de ce genre, mais ils disposaient de suffisamment d’argent et d’appuis politiques pour surmonter ces problèmes. Enfin, ma chérie, vous savez ce qu’a fait Haci Ferhat et ce qu’il est devenu, sinon vous ne seriez pas venue me voir. Et vous savez aussi que l’homme mellifié d’Iskenderun a disparu. Voilà comment tout s’est réellement passé. »
Beshun allume une autre Sobranie et Ayse accepte la cigarette qu’elle lui présente. Fumer dans un marché aux animaux domestiques n’est pas fumer dans une rue, ça n’a rien de choquant.
« Voyez-vous, ce qu’on raconte sur la malédiction de l’homme mellifié est à la fois exact et erroné. Il est vrai que ma famille a traversé une mauvaise passe, mais l’homme mellifié n’y était pour rien. Certes, il y a eu un derviche, mais ce n’était pas un soufi errant. C’était un magicien. Et voilà ce qui s’est réellement produit. Mon arrière-arrière-arrière-grand-père Ahmet décida que le seul moyen de reconstituer notre fortune consistait à vendre cette relique. Il avait reçu des offres de tout l’empire et de Russie, d’Égypte, des Indes britanniques et même de Chine. Puis une lettre est arrivée, avec le même effet qu’un coup de tonnerre. Si nous avions fini par oublier cette société secrète, le tarikat de la Divine parole, ses membres n’avaient pas renoncé au legs d’Haci Ferhat. Ils rappelaient qu’un homme a avant toute chose des obligations envers son tarikat, qu’Haci Ferhat avait prêté serment et ne s’était jamais retiré de leur groupe. Il en découlait que ses frères avaient des droits inaliénables sur l’homme mellifié. Vous comprendrez sans peine que la vente d’une telle momie était légalement douteuse, même à l’époque ottomane, et que porter l’affaire devant un tribunal n’était pas envisageable. Le tarikat a alors avancé une solution : laisser à Dieu le soin d’en décider par un duel de magie, les pouvoirs de notre famille contre les leurs. Nous ne savons pas ce qui s’est passé car rien n’a été couché par écrit et tous les participants se sont engagés à garder le secret. Nul n’en a jamais parlé, mais nous savons que mon arrière-arrière-arrière-arrière-arrière-grand-oncle Nihat Ferhat, qui ne s’est jamais marié et a consacré toute son existence à l’étude des textes d’Haci Ferhat, a rencontré un jour le plus puissant magicien du tarikat de la Divine parole. Ce fut une joute de mots, l’éternel affrontement de l’oral contre l’écrit, et nous avons subi une cuisante défaite et dû leur remettre l’homme mellifié. Nous avons tout perdu, et il a fallu vendre ce que nous possédions encore à Iskenderun et venir à Istanbul pour reconstituer nos avoirs, la ruine d’une famille qui n’avait pu conserver que sa fierté. »
Les deux femmes exhalent lentement la fumée embaumée.
« Et le tarikat de la Divine parole ? demande Ayse.
— Il a dû être détruit par Atatürk lors de la Révolution, en même temps que les autres ordres.
— Nous savons que tous n’ont pas véritablement disparu, qu’ils sont simplement passés dans la clandestinité.
— Celui-ci était tout particulièrement visé. Il bénéficiait de la protection de la famille du sultan et de membres haut placés du gouvernement, et on trouvait dans ses rangs de nombreux membres du Comité Union et Progrès. On va même jusqu’à dire que les autres ordres ont été supprimés pour couvrir la destruction totale de celui-ci.