— Il n’en subsiste aucune trace ?
— Vous n’êtes pas la première à tenter de retrouver le tarikat de la Divine parole, loin de là ! »
Mais les idées sautent dans l’esprit d’Ayse comme les puces sur le dos des chiots mis en vente, elles tournent comme des mouches autour des déjections retirées des cages et enveloppées dans du papier journal, elles volettent comme les oiseaux chanteurs encagés. Le plus important, c’est de ne pas se laisser séduire par de belles histoires dans une ville bâtie sur des légendes, des strates de récits qui se superposent comme des sédiments. Tout Istanbul repose sur la culture orale. La vieille magie a été matérialisée par le verbe. Historiens, éditorialistes, écrivains, amateurs de curiosités et même psychogéographes, leur sens principal reste l’ouïe qui les abuse souvent. Ayse privilégie pour sa part la vue. Pour elle, la vérité passe par les yeux.
Beshun caresse son lapin.
« La magie n’a pas disparu, voyez-vous. »
Le moment de rémunérer la conteuse est venu, pense Ayse.
« Au sein de ma famille, elle est transmise en ligne directe aux descendants des frères d’Iskenderun. J’ai hérité de la capacité, limitée il est vrai, de prédire l’avenir. Ça vous tente ?
— Allez-y.
— Je demande habituellement…»
Ayse a déjà sorti un billet de vingt euros.
« Mashallah, quarante et une fois. » Beshun grogne en raison de l’effort réclamé pour prendre sous la table un carton à chaussures. Il est plein de fiches de classeur sur lesquelles est calligraphié un verset du Coran, un proverbe ou l’extrait d’un poème. Nashun fait disparaître le verre de thé et le cendrier sous son siège. Ayse s’inquiète en pensant à la proximité des Sobranie et de tant de nourriture pour cobayes. Beshun couche la boîte sur le côté, afin que les cartes en dépassent un peu, puis elle libère le lapin, le soulève et colle son museau à son nez et sa bouche à ses lèvres en murmurant et chuchotant des charmes pour lapins. Ayse en frissonne.
« Il s’appelle Süleyman.
— Dois-je lui poser une question, faire quelque chose ?
— C’est inutile, ma chérie. Süleyman sait tout. » Beshun retourne à trois reprises le rongeur. « Hippity-hoppity lippity-loppity, te voilà cul par-dessus tête, et par tes pattes et ton museau, dis-moi tout car me voici prête. » Süleyman le lapin secoue la tête dans l’espoir de voir se dissiper ses étourdissements puis il suit en reniflant l’alignement de cartes, trois fois dans un sens et trois fois dans l’autre. Il pousse une fiche du bout de son museau. Beshun la prélève et la pose sur la table, côté écrit contre le bois. Süleyman désigne de la même manière deux autres cartes que Beshun met de côté. Pour terminer, elle dépose un baiser entre les oreilles de l’animal puis l’entrave à nouveau.
Avec des gestes amplifiés, Beshun retourne la première carte pour que l’inscription apparaisse. Al Baith. Le quarante-neuvième nom de Dieu, tracé au feutre en caractères arabes.
« Dieu, celui qui envoie de ce monde au paradis, celui qui fait se lever d’entre les morts, celui qui apporte la résurrection », déclame-t-elle.
Puis elle retourne la deuxième carte. Ayse retient son souffle. Faire du cinéma représente plus de la moitié d’une séance de divination. C’est une vieille carte, le papier est jauni et déchiré sur les bords, les angles ont été raccommodés avec du scotch qui a bruni. C’est un extrait d’un poème de Rumi.
« Une étrange douceur, à ce jour inconnue, se diffuse dans ma chair et en moi se dilue, récite Beshun. Et la bouche savoure la flûte de roseau, le sensuel contact des lèvres sur ce pipeau. »
Beshun retourne la troisième carte. Un véritable jardin de lettres pêle-mêle, à la versification douteuse. Des abeilles au feutre de couleur et de petites lignes tracées au crayon autour de chaque mot. Certains hyménoptères portent des seaux miniatures débordant de miel. La sourate 16.
« [Et voilà] ce que ton Seigneur révéla aux abeilles : Prenez des demeures dans les montagnes, les arbres, et les treillages que [les hommes] font. Puis mangez de toute espèce de fruits, et suivez les sentiers de votre Seigneur, rendus faciles pour vous. De leur ventre sort une liqueur, aux couleurs variées, dans laquelle il y a une guérison pour les gens. »
Beshun pousse les cartes au centre de la table.
« Alors, ma chérie ? Avez-vous trouvé votre réponse ?
— Et vous, qu’en pensez-vous ?
— Vous n’arriverez pas à vos fins, car Istanbul a bien trop de secrets, trop d’histoires. »
Ayse laisse sur la table un billet de vingt euros supplémentaires. Alors qu’elle remet ses lunettes de soleil pour se protéger du brusque passage de la pénombre à la clarté de Yeni Cami Cadessi, elle sent son estomac se contracter comme si elle n’était pas seule. Elle ignore comment elle le sait, mais elle est certaine qu’on la suit. Ayse suspend son sac au bouton pour piétons d’un feu tricolore et feint d’y chercher un ceptep afin de parcourir la rue du regard. Des voitures conduites par des hommes. Il pourrait s’agir de n’importe lequel de ces individus. Le conducteur de cette Skoda gris métallisé ne l’a-t-il pas regardée plus longtemps qu’il n’est de mise dans les rues d’Istanbul ? Fortunes et conspirations. Histoires secrètes. Magie. Il lui reste à se rendre dans une librairie et se mettre à la recherche des derviches perdus.
L’Enfant détective et Acolyte, son fidèle singe robot, filent le long des couloirs déserts poussiéreux et le haut et bas d’escaliers abandonnés. Au fil du siècle écoulé depuis que le tekke a été dissous par un décret d’Ankara, promoteurs et habitants ont divisé et scindé les vastes salles des derviches, un mur sur un balcon ici et une annexe rattachée là, des boxes dans cet escalier et des pièces et étages subdivisés, dénaturant ainsi l’architecture des secteurs habités de l’ancien couvent. Il existe des passages uniquement connus des rats, des chats faméliques qui les pourchassent et d’un enfant de neuf ans. Habituellement, dans les galeries et les couloirs condamnés, Can laisse ses doigts glisser sur les parois pour percevoir les vrombissements du monde extérieur, son trafic, sa population, ses cris, voix et musiques que le bois amplifie. Aujourd’hui, il est bien trop surexcité pour se livrer à ces activités et il dévale les marches par deux. À son côté, Singe se divise spontanément en un essaim de composants qui s’égaillent avant de se réunir pour devenir Oiseau, voler sur quelques battements d’ailes, se scinder, se désintégrer et se reconstituer en percevant l’exaltation de leur maître. L’Enfant détective a trouvé une piste, une authentique piste « comme à la télé ».
En premier lieu, les obligations. Can retire ses protège-tympans, nettoie avec soin le cérumen, les squames de peau et autres cochonneries qui se sont accumulées dans ses conduits auditifs. Le monde audible l’assaille. Son cœur bat toujours, non de panique – un rythme chaotique d’ions de sodium qui se polarisent et se dépolarisent à sa surface – mais en raison de ce qu’il n’a jusqu’alors fait que sentir et qui sature ses sens. M. Ferentinou a mis du thé à infuser. Can n’aime pas le thé, mais il aime qu’on lui en serve. Comme s’il était un adulte.
M. Ferentinou est de méchante humeur, ce matin-là. Il l’était lorsqu’il est venu ouvrir la porte, il l’était en préparant le thé et il l’est toujours lorsqu’il pose brutalement les soucoupes sur la table.
« Allez-vous bien, monsieur Ferentinou ? »