Surpris par le caractère direct de la question, M. Ferentinou se hérisse, grogne, s’adoucit.
« Je me suis disputé avec quelqu’un, avoue-t-il.
— On se dispute encore à votre âge ?
— On ne cesse jamais d’avoir des accrochages », répond M. Ferentinou.
Can pense aux vibrations qu’il perçoit certaines nuits à travers la cloison de sa chambre, les douces syllabes rythmées, aiguës et basses ; sa mère pendant un long moment, son père un court instant, sa mère de nouveau et pour longtemps. Ses parents se querellent, lorsqu’ils croient que leur fils ne peut pas les entendre.
« Et c’est encore plus grave à mon âge, car l’occasion de se réconcilier ne se présentera peut-être jamais. »
Can sait qu’il se réfère à la mort. Can sait ce qu’est la mort. Il est contraint d’y penser chaque jour.
« Que comptez-vous faire ?
— Me rapapilloter avec cet âne bâté avant qu’il passe l’arme à gauche. J’irai le voir. Oh, quel imbécile ! »
Can pose sur la table sa pochette en plastique pour pièces à conviction. Il a des difficultés à se contenir et frétille sur sa chaise.
« J’ai découvert quelque chose. Une piste.
— Qu’as-tu donc fait ?
— Ce fragment de robot que j’ai trouvé, je l’ai mis sur un site conspirationniste.
— Conspirationniste ?
— Gladio point tr. »
M. Ferentinou lève les yeux au ciel et marmonne une phrase dans sa langue natale. Can n’a rien compris, mais il est évident que ce n’est pas une approbation.
« Sais-tu, jeune homme, que le MIT surveille tous les sites qui parlent de l’État profond ?
— J’ai obtenu une info », insiste Can avec obstination. Ses Bitbots se sont assemblés en Rat pour venir s’asseoir sur son coude et sonder l’air avec ses moustaches en silicone. « J’ai trouvé le robot, le robot qui m’a pris en chasse.
— Nous y sommes jusqu’au cou, semble-t-il. Vas-y, dis-moi de quoi il retourne.
— Le numéro est celui d’un kassis, sassis…» Can bataille pour prononcer le mot étranger. « Un châssis. C’est le code d’une usine. Je sais de quel modèle il s’agit et d’où il vient. C’est une des nombreuses versions d’un Manœuvre de Précision Nissan A840. Numéro d’immatriculation MPN-21275D. Ces modèles sont utilisés pour inspecter les zones d’accès difficile, comme dans les hauteurs, les tunnels ou les milieux à fort rayonnement comme les lignes à haute tension des n-centrales. »
M. Ferentinou hoche la tête, visiblement impressionné.
« Nous savons donc où il a été fabriqué. »
À présent, Can sautille sur le banc.
« Mais je sais aussi où il est allé, je sais qui l’a acheté ! Botinfo point tr. C’est au départ un site anglais, mais des passionnés l’ont repris en turc. » Can tapote l’écran en intellisoie du livre qui contient tous les livres puis oriente la page qui s’est affichée vers M. Ferentinou. « Vous voyez ? Date de fabrication : mai 2024, fourni en leasing à TIK en juin 2026. C’est quoi, le leasing ?
— Une forme de location. TIK est une société très importante.
— Je sais qu’il a travaillé sur des ponts et le Marmaray. Puis il a été utilisé par Huriyet Câbles et Transmissions. Une très grosse compagnie d’électricité qui assure l’entretien des lignes à haute tension et de ces énormes pylônes. C’est aussi des infrastructures, pas vrai ?
— En grande partie, jeune homme.
— Ils s’en sont servi jusqu’en octobre dernier, quand ils l’ont mis à la retraite parce qu’il détectait trop de défauts.
— Tu as dit à la retraite ?
— J’ai dit ça ?
— En effet. Que tu assimiles les robots à des hommes est plein d’intérêt. Continue. »
Il est fréquent que Can ne puisse comprendre les divagations, radotages et diversions de M. Ferentinou. Il fronce les sourcils pour se concentrer. C’est du travail de Détective.
« On n’entend plus parler de lui jusqu’au jour où il réapparaît dans une vente aux enchères, ici, en avril. »
Cliquer, glisser, ouvrir la fenêtre et la déplacer sur l’intellisoie. La braderie Samast, là-bas à Kayisdagi.
« Sais-tu qui l’a racheté ?
— Non, le règlement a été effectué en espèces. Comme vous dites souvent, le liquide est roi.
— C’est la première leçon qu’apprend tout terroriste – ou combattant pour la liberté – qui se respecte. Tu as fait un excellent travail, jeune homme, mais la piste s’arrête là. Ce robot a pu avoir de nombreux propriétaires, entre la braderie Samast et cette rue où il a volé en morceaux. »
Can bout de surexcitation et c’est en couinant de joie qu’il arrache l’écran des mains de M. Ferentinou pour ouvrir d’autres pages avec des doigts que la vieillesse n’a pas encore ralentis.
« Mais rappelez-vous, j’ai dit que c’était un site de passionnés ! » La page a pour titre Localisations. En descendant aux deux tiers d’un tableau se trouve MPN-21275D. Lui. Ainsi que des heures et des dates. 15 h 30 18 janvier 2027. 09 h 25 22 février 2027. 14 h 04 2 mars 2027. Et des lieux. Dereboyu Cadessi. Meriç Cadessi. Evren Sok.
« Est-ce de l’externalisation ouverte ? » demande Can. Il s’agit d’un terme que lui a appris M. Ferentinou. Il trouve ça génial : poser une question au monde entier en se disant qu’il y aura bien une personne – ou un grand nombre – pour y répondre.
« C’est le terme contemporain qui s’y applique. »
M. Ferentinou fronce les sourcils et transfère les coordonnées sur un plan de la ville. Une image d’Istanbul vu du ciel tournoie puis fond vers les terrasses des faubourgs est. Des étoiles se matérialisent dans le fouillis d’immeubles, partout où des observateurs de bots de Kayisdagi – des enfants de neuf ans et des vieillards qui n’ont pas d’autres occupations – ont aperçu le robot MPN-21275D.
« Nous pouvons constater que les points sont très rapprochés les uns des autres, commente M. Ferentinou. Les terroristes ont tendance à constituer des réseaux dans un espace restreint, avec des bases locales renforcées et des connexions globales occasionnelles.
— Des terroristes ? répète Can en un murmure.
— Oh, j’en suis fermement convaincu. » Sur ces mots, M. Ferentinou réalise un des numéros de magie mentale que Can adore mais ne peut comprendre. En conservant tous les points de repère, M. Ferentinou y superpose ses autres Istanbul, les plans établis en fonction du temps nécessaire pour se rendre à son travail, de la distance à couvrir pour aller acheter de quoi se nourrir, du tracé des lignes électriques, des trajets parcourus par les dolmus. Lignes de bus, taux d’endettement, âge des mosquées, conduites d’eau potable ou de gaz. Il s’arrête sur ce dernier plan et Can suit son index qui s’abaisse. Au centre de la constellation dessinée par les points de localisation du robot se trouve un nœud de lignes bleues.
« La station de compression de Kayisdagi », déclare M. Ferentinou. Les doigts sur le plan, M. Ferentinou et Durukan longent ces traits bleus. Can se souvient d’hivers consacrés à des livres d’énigmes que son père lui achetait au kiosque à journaux d’Aydin. Relier les points, établir des liens, le plaisir ressenti en se représentant la forme finale à mesure que le motif se prolonge d’un point à l’autre. Les labyrinthes. Atteindre le centre était facile, la récompense médiocre, une barre de chocolat, un ange ou une statue. Le véritable plaisir était procuré lorsqu’on s’engageait dans ce qui semblait être un cul-de-sac en imaginant quels trésors pouvaient se dissimuler sous les pages, des portes secrètes, d’autres mondes.
Des traits bien plus épais s’éloignent vers les points cardinaux, le nord et le sud pour se raccorder à d’autres conduites principales, l’est vers l’Anatolie et pour finir le Caucase et les gisements d’Asie centrale, l’ouest vers Istanbul, sous le Bosphore vers les Balkans et l’Europe du Sud.