« Blue Stream, Nabucco…» Can s’interrompt brusquement. M. Ferentinou a refermé l’écran en intellisoie pour le coller contre sa poitrine.
« Non, ça suffit ! Restons-en là. Peut-être même sommes-nous déjà allés trop loin. Tu dois rentrer chez toi, jeune homme. »
Can a la tête qui tourne et le cœur qui chancelle. Il voudrait dissimuler son visage, ce qui lui permettrait de pleurer.
« Mais, monsieur Ferentinou…
— Non, non, ne me parle plus de cette affaire ! Tu dois en rester là, c’est compris ? Ce que laisse supposer tout ceci me terrifie. Nous ne sommes pas des détectives, ni des personnages de ces feuilletons qu’ils passent à la télévision. Les complots terroristes ne sont pas déjoués par des vieillards et des enfants mais par la police, les forces de sécurité, des hommes armés. Il ne faut plus t’en mêler. Soit tu me le promets, soit tu ne reviens plus jamais me voir. »
C’est injuste ! veut protester Can. Mais il retient ces paroles car c’est exactement le genre de choses que disent les enfants et la règle établie leur impose de se comporter en gentlemen. En vrais hommes. M. Ferentinou y tient. Et c’est en le regardant droit dans les yeux, ce qui met toujours le vieil homme mal à l’aise, que Can lui répond : « C’est entendu, je vous le promets. »
Ce qui est un mensonge éhonté. Non, pas un mensonge, autre chose, un engagement sans valeur. Rat est perché sur son coude et – comme tout le monde le sait, ou à tout le moins tous les élèves de l’école Yildiz – nul n’est tenu de respecter une promesse faite en présence d’un rat.
La conversation avec Türkan Bey, propriétaire des résidences de la Félicité, se déroule par l’entremise de l’interphone de la rue.
« Mehmet Ali Yazicoglu », répète Leyla.
Ce putain d’homo malhonnête trafiquant de Géorgiens à la moustache ratée homosexuel travelo bourreau d’épouse mauvais payeur de dettes de jeu roi de l’évasion fiscale blanchisseur d’argent téléchargeur pirate supporter de Besiktas petite nullité pathétique qui rêve d’être un truand, et qui, si Dieu existe encore dans ses sept cieux, finira un de ces quatre matins dans le béton des fondations d’une nouvelle bretelle de la E018…
Leyla s’éloigne de la grille pour ne plus encaisser de plein fouet ce déluge d’invectives.
« Le kapici nous a déclaré que vous avez vendu tout ce que contenait l’appartement. »
Une pause.
« Vous êtes de la famille ?
— Pas directement.
— Eh bien, quelqu’un me doit deux mois de loyer. Deux mois !
— Monsieur Özkök, où avez-vous envoyé ses affaires personnelles ?
— Tout ce que j’ai reçu pour ces merdes, c’est de la merde. Vous avez du liquide ?
— Le nom des acheteurs, monsieur Özkök.
— C’est quelque part dans Seyitnazam. Je descends. Je vais régler tout ça. Ne bougez surtout pas. J’arrive. »
Leyla bondit. Courir est risqué, lorsqu’on porte des chaussures à hauts talons. Elle a laissé Yasar tourner autour du pâté de maisons dans la Peugeot, car se garer est ici impossible. Mais où est-il passé ? Où est-il ? Pas d’accrochage, pas d’échanges de noms d’oiseaux à des feux, rien qui pourrait justifier l’intervention de la police. Il est là, tressautant sur les rails de la ligne de tramway. La voiture ne s’arrête pas quand Leyla ouvre la portière et se laisse choir sur le siège du passager.
« File file file ! »
Yasar se réinsère dans la circulation. Leyla voit un moustachu corpulent au menton fuyant et aux bajoues de hamster se matérialiser sur le seuil de l’immeuble Özkök pour scruter la rue du regard. Leyla se tasse sur son siège, quand la Peugeot passe devant lui, mais ce mouvement attire son attention. Il reconnaît les traits vus sur l’écran de l’interphone, mais s’il envisage de la prendre en chasse il se contente de brandir le poing et de rugir.
« Laisse-moi deviner, il n’a pas renoncé à encaisser les loyers impayés.
— Roule, il nous suit peut-être.
— Ils t’ont sans doute appris autre chose, à l’école de marketing, mais j’estime que louer des biens n’est pas une façon honorable de gagner de l’argent, déclare Yasar. C’est investir du fric sans autre but qu’en empocher.
— Ça s’applique également à nos activités, non ? Nous voulons obtenir des capitaux pour qu’ils fassent des petits.
— Nous avons besoin de moyens financiers pour changer la face du monde. N’as-tu pas conscience que c’est complètement différent ?
— Une braderie à Seyitnazam », annonce Leyla en reprenant le volant à une station-service.
Brocante Hazine, dit presque aussitôt Yasar en envoyant d’un clin d’œil l’adresse au système de navigation. Conduire, conduire, toujours conduire, tournoyer dans cette immense métropole étouffante entre des appartements à loyer modéré dans des faubourgs de construction récente, les locaux commerciaux loués à la semaine et les vestibules en marbre noir et les bureaux d’affaires avec vue sur le Bosphore. Combien de conducteurs et de passagers tournent sans fin dans les rues, les boulevards et les bretelles d’accès d’Istanbul, sans jamais atteindre le centre de l’agglomération, sans jamais arriver où que ce soit ? Ils doivent rencontrer dans l’après-midi des responsables de la CoGoNano! qui est leader sur le marché nanotechnologique. Après quoi elle se rabattra sur des compagnies moins importantes, des sociétés non cotées en Bourse et des investisseurs en capital-risque. Leyla ne peut imaginer quand elle remontera en rampant l’escalier de bois qui craque de la maison des derviches. Penser à ce rendez-vous ravive une question qui la turlupine depuis un certain temps déjà.
« Comment se fait-il que vous vous soyez associés, Aso et toi ?
— Je l’ai rencontré à l’université d’Ankara, puis nous sommes partis pour l’université de Bilikent. Une nécessité, pour ceux qui veulent se lancer dans la nanotechnologie.
— Vous formez un drôle de couple.
— Drôle ? Qu’est-ce que tu entends par là ?
— Eh bien, je ne vois pas les…
— Les Kurdes ?
— Oui, les Kurdes. Ils ne collent pas à l’idée que je me fais des scientifiques.
— Pourquoi ? Qu’est-ce qu’ils devraient être, alors ?
— Eh bien, je n’ai jamais entendu parler…
— On t’a seulement rabâché que les Kurdes sont des éleveurs de moutons qui égorgent tous ceux qui portent atteinte à leur honneur, c’est ça ?
— Non ! »
Elle n’avait eu aucune pensée de ce genre, pas en ces termes à tout le moins, mais les préjugés et les idées toutes faites sont une nappe phréatique qui l’a imprégnée comme l’irrigation des polytunnels par l’entremise de sa famille, ses amis, la télévision, les journaux, l’enseignement religieux et scolaire. Les Kurdes sont conservateurs et communautaristes. Ils ont conservé tous leurs us et coutumes, et ils ne sont pas des Turcs à part entière. Ses préjugés sur cette catégorie de la population ont subsisté. Qu’elle soit une raciste de Demre est une pénible vérité.
« Aso est un génie, ajoute Yasar. Je me contente de faire le travail de base, étude des molécules, mathématiques, calculs des replis. C’est lui, le visionnaire. C’est lui qui se projette à dix, cinquante ou cent ans dans l’avenir pour déterminer ce que nous deviendrons. Il le discerne, très nettement. C’est terrifiant, mais il le voit. Il regarde l’avenir en face sans en être aveuglé. Mais c’est peut-être une autre de ces caractéristiques qui différencient les Kurdes de nous.