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— Yasar, je suis désolée…»

Ils reçoivent au même instant un appel d’oncle Cengiz qui leur demande de faire un crochet par Bakirköy, pour prendre cousin Naci.

« C’est un brave gars, un costaud. Il fait du taekwondo.

— Pourquoi nous encombrer d’un spécialiste en arts martiaux ? veut savoir Leyla.

— J’ai pris le thé avec le Big Man et je lui ai demandé s’il savait qui chapeaute le secteur où se trouve la résidence de la Félicité. »

On trouve un Big Man dans chaque ville, dans chaque quartier. Ses noms et titres honorifiques peuvent changer, mais le résultat reste le même. C’est un individu qui reste presque à longueur de temps assis. En plein air, de préférence. Il boit de grandes quantités de thé et peut à l’occasion fumer. Tous le saluent bien bas et il n’autorise pas son chien à entrer dans la maison. Il connaît tout le monde et règle les problèmes. Il accepte d’être rémunéré pour ses services, éventuellement protégé. « Je lui ai fourni ta description de l’homme qui nous intéresse et il a répondu qu’il devait s’agir d’Abdullah Unul. Un type qui fricote avec les Russes dans les domaines qui sont habituellement les leurs : sexe, trafic de clandestins, machins plus que douteux du même genre. Selon des rumeurs, cet Abdullah Unul se serait reconverti dans les prêts.

— Nous pourrions lui demander de l’argent.

— Le Big Man a précisé qu’il fallait s’en méfier comme de la peste, Leyla. En bossant avec les Russes, Abdullah Unul a adopté leurs méthodes. Voilà pourquoi j’estime préférable que quelqu’un te protège, Leyla. C’est pour ça que cousin Naci te servira d’escorte.

— Il ne t’est pas venu à l’esprit qu’en toucher deux mots aux flics serait peut-être une excellente idée ?

— La police ? » Le choc et la honte sont perceptibles dans la voix d’oncle Cengiz, malgré les plaintes des pneumatiques. « Jamais dans des affaires de famille ! »

Cousin Naci glande sous le derviche tourneur en plastique haut de dix mètres qui sert d’enseigne au Restaurant des Voyageurs de Çelebi, au-delà de la zone industrielle poussiéreuse qui borde la voie express et l’échangeur d’Ataköy. C’est un colosse d’une vingtaine d’années, grand et large, à la mine renfrognée, en survêt Adidas d’un blanc immaculé. Il s’en dégage une forte odeur d’adoucissant pour tissu. Il se déplace avec souplesse et fait jouer ses muscles sans efforts. La haine que lui porte Yasar est si évidente que Leyla ne peut s’empêcher de le trouver sympathique. Deux types en jolie combinaison bleu clair et petites bottes en caoutchouc lavent la voiture pendant que Yasar pille la boutique afin de se constituer une réserve de cochonneries à grignoter et à boire. Leyla lève les yeux sur le derviche en lente rotation, une main levée vers Dieu et l’autre baissée vers le sol. La ligne ainsi tracée doit traverser son cœur. C’est ici que la révolution nanotechnologique est née, leur dira-t-elle lorsqu’ils l’intervieweront pour la rubrique du journal télévisé consacrée à Ceux qui ont ébranlé le monde.

La banquette arrière d’une citadine Peugeot modèle 2020 n’a pas été étudiée pour un cousin Naci. Il surplombe les sièges avant, même avec les genoux calés sous son menton. Leyla est convaincue que la voiture tire de son côté.

« Qu’est-ce que tu es, comme ceinture ? lui demande-t-elle.

— Noire.

— Quel dan ? s’informe Yasar.

— Cinquième. Je suis une arme de première catégorie. »

La Brocante Hazine occupe un local industriel au volet roulant abaissé dans une zone commerciale à l’extrémité d’un groupe d’immeubles situés sur le côté de la voie express D100. Misère et dégradation flottent dans l’air avec la poussière. Les balcons prennent déjà leurs distances avec les appartements, la rouille dessine des éventails ocre sous les supports muraux, des graffitis décorent les volets, des invocations adressées à Dieu, Atatürk et des joueurs de foot. Il y a sur la chaussée des pick-up Toyota. La Brocante Hazine est le bazar de la dernière chance. Objets achetés à ceux qui sont contraints de vendre, marge raisonnable. Étagères grimpant jusqu’au toit bourrées de motos miniatures, guitares électriques, robes de mariées, chaînes hi-fi, bicyclettes et lunettes de marque. Articles de blanc au prix indiqué au feutre sur des étoiles orange fluo. Il y a là un vrai stock de cepteps. Chaque objet symbolise une ambition avortée. Une barre placée trop haut. Ce n’est pas une boutique de prêteur sur gages, certainement pas. Prêter sur gages, c’est de l’usure. C’est haram.

Turgut Bey est très accueillant, avec son costard tape-à-l’œil et son sourire.

« Débarrasser des appartements, oui, bien sûr ! Voilà comment je procède : je verse une somme forfaitaire, sans seulement avoir vu les biens, puis j’envoie mes gars trier et emballer tout ça… J’en tire un peu plus si tout est rangé et étiqueté, surtout le bric-à-brac. Les revendeurs sont spécialisés : livres, porcelaines, bibelots.

— C’est cette adresse. »

Leyla l’a couchée par écrit. Un transfert de données de paume à paume avec ce type lui déplairait. Turgut Bey hausse les épaules.

« Faut voir avec mes gars. »

Et ce sont bien ses gars, fils et cousins en veste de cuir, conducteurs de camionnette et dresseurs d’inventaires. Dans le cube de verre qui sert de bureau à la Brocante Hazine, Turgut Junior déplace et complète des feuilles de tableur sur son écran en intellisoie.

« Vingt caisses d’objets divers, triés », annonce-t-il. L’air est chaud et poussiéreux, dans cet entrepôt de béton où flotte comme une odeur de regrets.

« Nous cherchons un objet spécifique, déclare Leyla. C’est un souvenir de famille, un de ces Corans miniatures, mais il n’y en a qu’une moitié. Il n’a pas dû passer inaperçu.

— Pour être sincère, nous achetons des tas de merdes, avoue Turgut Junior en faisant défiler des itinéraires sur l’écran. Nous ne gardons pas la trace des bricoles de ce genre. Ah, un carton de bondieuseries diverses ! Vous avez du bol.

— Puis-je savoir qui l’a acheté ?

— C’est confidentiel. »

Le premier des billets de vingt euros de la journée quitte son harem de soie. Zeliha lui a remis le liquide à contrecœur. Leyla devra lui rappeler une fois de plus qu’elle n’a toujours pas son contrat.

« Il a été pris par ce type. Un client régulier. Il nous débarrasse de tout le bric-à-brac religieux. »

Turgut Junior fait glisser le récépissé sur l’écran. Le carton a été vendu vingt euros. Naturellement, rien ne prouve que le demi-Coran se trouvait dans le lot, que l’acheteur ne l’a pas revendu depuis ou encore qu’Abdullah Unul ne l’a pas arraché des doigts de Mehmet Ali avec un pied-de-biche. Cousin Naci s’intéresse aux VTT. Leyla espère que son statut de ceinture noire de taekwondo suffira.

Art et Antiquités Topaloglu. Kavaflar Sok, Grand Bazar. Les espoirs de Leyla s’envolent. Les Corans miniatures font partie de ces souvenirs orientaux authentiques, peu encombrants et avec un parfum d’interdit, dont les touristes raffolent. Un demi-Coran devrait cependant être plus difficile à fourguer, si peu tentant que ce Topaloglu a pu décider de le jeter à la poubelle. Leyla va devenir folle, si elle s’appesantit sur les motivations et possibilités. Sa seule certitude, c’est qu’elle et Aso ont rendez-vous avec ceux de la CoGoNano! dans deux heures et qu’il lui reste à prendre une douche, se changer et répéter son baratin.

Elle s’habitue à voir cousin Naci occuper la totalité du rétro. Son odeur d’assouplissant est préférable à celle qui emplit habituellement le véhicule, un mélange de relents d’ingénieur en nanotechnologie et de bouffe avariée. Côté conducteur, le tapis de sol est couvert d’une couche de trucs à grignoter réduits en poudre. Ce n’est pas l’idéal, pour ses chaussures. Leyla accélère vers le haut de la rampe d’accès et arrête la Peugeot dans un espace merveilleusement dégagé entre un taxi et une dépanneuse. Avant d’avoir accepté ce travail, elle n’avait jamais remarqué qu’il y avait tant de dépanneuses dans cette ville.