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Quand l’autocar ramena d’Erzurum un Adnan Sarioglu en uniforme qui venait de passer six mois dans ce territoire promis à un avenir radieux, il jura sur l’honneur de son père, la vie de sa mère, la virilité de son frère, la virginité de sa sœur et la barbe du Prophète qu’il n’y remettrait plus jamais les pieds. Dieu, qui connaît bien les hommes, tient en piètre estime le renom, la pureté et même l’existence, mais il aime mettre au pied du mur ceux qui prennent le Prophète à témoin. On peut donc en conclure que ce fut par la volonté d’Allah qu’Adnan Sarioglu revint à Erzurum sept ans après avoir obtenu à force de manigances son transfert dans les services de la police touristique de Dalaman. Pourquoi les autorités auraient-elles fait courir à quelqu’un qui parlait couramment l’anglais le risque de sauter sur une bombe artisanale ? Enfin, pas à Erzurum mais à l’aéroport d’Erzurum. Sur une piste d’atterrissage balayée par le vent cinglant de ce début mars, pataugeant dans la neige fondue avec trois Stambouliotes en costume et lunettes noires.

« Qu’est-ce qu’on fiche ici ? » demanda Kemal, qui avait une gueule de bois carabinée et se sentait écrasé par l’immensité du ciel.

« Il faut le voir pour comprendre, expliqua Adnan. Je ne négocie que ce que j’ai pu voir.

— Tu vends du gaz naturel, rétorqua Öguz. Et des alignements de chiffres que tu appelles des contrats. »

Ils avaient déclaré à leurs collègues du back-office, de la conformité, des gazoducs et de la corbeille qu’ils prenaient une semaine de vacances, un week-end en célibataires, pour se défouler en faisant du VTT dans la nature sauvage. L’Embraer les avait emportés loin au-dessus des étendues ocre et desséchées de l’Anatolie et des lacs d’un bleu éblouissant des barrages du Tigre et de l’Euphrate. Il y avait huit sièges en classe affaires, à bord du petit jet affrété par les UltraLords de l’Univers, et ils s’étaient adressés les uns aux autres en criant dans la minuscule cabine isolée par des rideaux. Kemal n’avait pas cessé de boire et tenté sa chance auprès de l’hôtesse, une femme au visage figé par la réprobation mais au fond de teint irréprochable.

« Ils organisent ici une fête du melon », déclara Kadir pendant qu’ils traversaient la piste de béton humide en luttant contre le vent pour aller de l’avion à l’hélico chartérisé qui les attendait. « Je l’ai lu dans la revue du bord.

— Qu’est-ce qu’ils en font ? demanda Kemal. Ils se les fourrent dans le cul ?

— Il ne faut jamais juger une ville à son aéroport », déclara Adnan en remontant ses lunettes sur son nez.

Le vent charriait jusqu’à eux de la glace provenant du mont Ararat et il n’avait pas songé à leur conseiller de se munir de manteaux.

« On ne peut juger une ville qu’à son aéroport », rétorqua Öguz.

Ils n’avaient rien à boire, à bord de l’hélicoptère. Kemal resta tout au long du vol assis avec le front collé au hublot qui vibrait, les yeux baissés vers les vastes étendues désertiques de l’est du pays. Les frottements du verre laissèrent une marque rouge sur son front.

« Tu me fais penser à un chiite d’Ashura », déclara Öguz. Puis Adnan aperçut le premier reflet argenté du gazoduc qui enjambait crêtes et vallées, villages et champs arides pour gravir les versants des montagnes et traverser les hauteurs enneigées. Il fit signe au pilote de s’en rapprocher.

« Pouvez-vous nous poser ? lui cria-t-il.

— C’est une zone militaire sécurisée, beugla à son tour le pilote. Les vols à basse altitude sont formellement interdits.

— Jusqu’à combien de pieds pouvez-vous descendre ?

— Pas à moins de mille, en tout cas. »

Adnan sourit et ses yeux se plissèrent derrière les lunettes d’aviateur que tous avaient achetées à l’aéroport Atatürk pour se donner une allure de circonstance. Il orienta son index vers le bas.

« Posez-nous. »

Le Centre de transfert de Çaldiran avait tout d’un avant-poste extraterrestre, une base où proliféraient conduites argentées et cubes de métal rouillé, hauts grillages et signaux jaunes indicateurs de danger, panneaux solaires et valves démesurées, le tout niché dans une longue vallée tourmentée d’herbe brunie par l’hiver et d’affleurements de roche nue. Les crêtes qui se dressaient de chaque côté étaient couronnées de neige. Il y avait une aire d’atterrissage pour hélicoptères, une route matérialisée par deux ornières qui suivait la vallée comme une balafre et des sentiers de chèvres dans les hauteurs. Trois pipelines, un Y en acier, une triskèle.

« Quel trou perdu ! Et c’est ici que tu as fait ton service militaire ? demanda Kemal.

— J’étais en poste à Erzurum. Nous sommes venus ici pour des exercices. J’aimerais que tu voies cet endroit au printemps. Les fleurs sont magnifiques. On peut rester pendant des heures à écouter le silence.

— C’est le printemps », rappela Kemal en refermant sa veste. L’alcool, l’altitude, le léger délire de la décompression, avaient contaminé et glacé son sang. « Tout ce que j’entends, c’est une petite voix qui me répète : hypothermie, hypothermie.

— Est-ce que des gens travaillent ici ? voulut savoir Kadir.

— Je vois un type avec des moutons, répondit Kemal en lorgnant les hauteurs de la vallée. Et un AK47. »

La lumière actinique était rendue encore plus agressive par la neige des hauteurs.

« La station est automatisée. Un technicien chargé de l’entretien vient du centre régional d’Özer à Erzurum peut-être une fois par mois pour s’assurer que tout fonctionne et que les autochtones n’ont pas tout vendu à des ferrailleurs.

— Vient-il également pour la beauté des fleurs sauvages et le silence sublime ? demanda Kemal.

— Ferme-la, Kemal ! gronda Kadir. Je vois les conduites. Montre-moi comment tu comptes procéder.

— Öguz est l’UltraLord des Gazoducs, rappela Adnan.

— C’est simple, déclara Öguz. C’est comme jouer au bonneteau avec du gaz naturel. Çaldiran était à l’origine une station de raccordement pour envoyer dans Nabucco le gaz des champs de Marand, en Iran. C’est seulement après la fermeture de la Ligne verte qu’Özer et ses associés ont compris que Çaldiran pouvait servir pour contourner Erzurum en cas de coupure accidentelle ou politique. »

Kadir orienta ses lunettes miroir vers les montagnes qui les flanquaient. Il avait toujours été l’élément le plus posé, hautain et zélé du groupe. Le sang des vieux Pasas ottomans coulait dans ses veines.

« Un coup des Azéris, Géorgiens, Arméniens, Kurdes et une demi-douzaine de groupes islamistes qui veulent nous voir abandonner l’Europe pour regagner le giron des mollahs, là où est notre place. Sans oublier les Iraniens.

— Il est exact que les gens du coin nous adorent. Mais nous ne pourrons effectuer qu’un seul échange. Le seigneur Draksor n’a pas perdu son temps, ici. Nous commandons la fermeture de Nabucco à Erzurum. Le gaz est dévié à partir d’ici, mais nous contrôlons Çaldiran. Nous faisons déjà passer du gaz de la Ligne verte vers la station de Khoy.

— Ils ne risquent pas de remarquer un léger décalage ?