— Öguz peut tout minuter à la seconde près, déclare Adnan. Tout se fera en douceur.
— Les ordinateurs gèrent les moindres détails, rappela Öguz. Ils n’y verront que du feu !
— Et le gaz de Bakou ? »
Adnan haussa les épaules. « Ils pourront le laisser dans les conduites, le dégazer, le brûler ou le renvoyer dans l’autre sens pour offrir aux veuves et orphelins de Marand trois mois de cuisson gratuite. La seule chose qui compte pour moi, c’est vendre du gaz iranien sur le marché d’Istanbul au prix du gaz de Bakou. »
Une fois de plus Kadir scruta les collines et les hauts nuages plats qui défilaient dans un ciel bleu écrasant.
« C’est du vol.
— Nous nous contentons de changer de fournisseurs, rétorque Adnan. Özer garde sa marge sur le gaz de Bakou, les Iraniens encaissent leur fric et nous empochons la différence. Personne n’est lésé.
— As-tu trouvé ton Iranien ?
— J’ai un contact, annonce Adnan.
— Eh bien, je te suggère de le chouchouter et de nous ramener à Istanbul avant qu’autre chose pète en Iran et nous grille les couilles », lança Kemal en se balançant d’un pied sur l’autre, épaules voûtées et mains profondément enfoncées dans ses poches.
L’Iranien partisan des ayatollahs est un mollasson au teint pâle, à la voix douce, au regard fuyant, à la barbe éparse, aux ongles manucurés et aux chaussures bon marché qui a sur son ceptep des liens avec les réseaux sociaux de ses gosses mais aucun site de cul ou de foot comme tout mâle Turc qui se respecte. Cependant, c’est un supporter de Sepahan et il pourrait citer les noms de tous les membres de l’équipe IPL du championnat de 2025 ainsi que leur poste, ce qui explique qu’il trouve grâce aux yeux d’Adnan. Une fois l’opération terminée, quand Turquoise appartiendra au passé et que tous se seront partagé le magot, ils l’emmèneront dans le secteur de la place Taksim. Ils ne sont pas dans un trou perdu où ne vivent que de culs bénis comme à Esfahan ou Téhéran, bon Dieu ! Ils sont à Istanbul, la reine des cités. Il reste assis là, sans cravate, en costume beige islamique, pour siroter son ayran, mais quiconque est prêt à détourner trente-trois millions de mètres cubes de gaz soumis à embargo ne doit pas être obsédé par les préceptes d’Allah. Il fera la tournée des grands-ducs avec les UltraLords, et ils verront alors qui est véritablement Seyamak Larijani.
Le seul défaut évident de l’Iranien est son mauvais goût en matière de logement. L’Anadolu est un hôtel-boutique de style néo-ottoman, si récent que les chaussures d’Adnan laissent des empreintes sur les tapis. Ce petit établissement fait involontairement étalage des sommes investies dans toutes les œuvres d’art et éléments de mobilier aux origines soigneusement contrôlées. Adnan se demande si on ne trouve pas sur les parois des miniatures provenant de la boutique d’Ayse. Elle ne le lui dirait pas, elle estimerait que ça n’en vaut pas la peine. La galerie, c’est son affaire ; Özer, c’est la sienne. Il en a toujours été ainsi. Un domaine pour les hommes, un autre pour les femmes. Sauf en ce qui concerne Turquoise. Turquoise est une opération à laquelle aucune convention ne peut s’appliquer.
Le bar en terrasse est une boîte en verre qui surplombe Beyazit, avec une climatisation surprenante par cette journée très chaude, étouffante. Fric et hauteurs, pense Adnan.
Les trois autres UltraLords de l’Univers sont déjà sur place et confortablement installés dans les fauteuils en cuir démesurés, et ils commandent des cafés aux membres du personnel ; des Russes portant des pseudo-redingotes ottomanes. L’Iranien se lève pour venir serrer la main d’Adnan.
« Tout est donc finalement réglé », déclare Larijani. La climatisation couvre de rosée son verre d’ayran glacé. Une serveuse aux courbes à tomber raide apporte un café à Adnan, bien qu’il n’en ait nul besoin. Il est toujours remonté à bloc, depuis la nuit précédente. « Je me suis inquiété à cause d’un certain manque de… clarté.
— Adatas ne serait pas arrivé où il en est s’il ne savait pas flairer les bonnes affaires », déclare Adnan. La surexcitation de la clôture ne l’a pas abandonné, une palpitation chaude et profonde au bas du ventre, dans les testicules, le bulbe de sa prostate. Il aurait dû tirer un coup, la nuit dernière ! Pourquoi s’est-il endormi tout de suite, bordel ?
« J’ai regardé tout ça », déclare Kemal dans son anglais qui laisse à désirer. Un tintement de ceptep a annoncé à Adnan l’arrivée du contrat alors qu’il avait des vertiges et bâillait mais était rayonnant en suivant le serpent de feux de positions qui pénétraient en Europe. Les juristes de White Castle ne dorment jamais. Des êtres en chair et en os l’ont rédigé, car ce n’est pas le genre de document qu’on peut confier à des Intelligences Artificielles. En un clin d’œil il l’a réexpédié à Kemal, qui suivait Baglanti Yolu et qui a dû passer en conduite automatique pour lire les grandes lignes de l’accord pendant que sa Lexus dernier modèle filait dans les artères d’Istanbul comme un globule rouge, en direction de Beyazit. La Lexus 818, le véhicule du cadre supérieur qui vit toujours chez sa maman, ce qui lui permet d’avoir un langage ordurier mais des sous-vêtements repassés, pense Adnan. Ce matin, Kemal fait montre d’une retenue qui ne lui ressemble guère. Adnan doute que ce soit pour ménager la sensibilité de l’Iranien. « C’est plus ou moins un contrat de prêt à court terme de type classique, avec quelques clauses spécifiques.
— Spécifiques ? » répète Larijani.
Sa voix est douce mais sait s’imposer. Son anglais est précis, très britannique, ce qui est inhabituel pour un ressortissant de cette nation qui se méfie depuis si longtemps de la Grande-Bretagne.
« Compte tenu de la nature de cette affaire, il est normal que M. Adatas souhaite se protéger, déclare Kadir.
— J’ai présumé que M. Adatas couvrirait cet investissement. C’est ce que fait White Castle.
— Je voulais dire, s’assurer que son nom ne pourrait être associé d’une façon ou d’une autre à Turquoise.
— C’est une question de superposition de fonds d’investissement spéciaux et de personnes morales diverses », répond Adnan.
Des quatre UltraLords, c’est lui qui maîtrise le mieux l’anglais, l’anglais de Kas, un anglais de plagiste.
« Je connais les méthodes employées, déclare Larijani. Ce qui est vrai pour M. Adatas l’est doublement pour TabrizGaz. Je vous rappelle qu’il est stipulé dans notre accord qu’une fois l’argent versé il ne peut y avoir de recours contre nous au cas où vous, ou M. Adatas, subiriez des pertes. Il ne doit subsister aucune trace de cette transaction.
« Supervision, conformité et diligence sont mes spécialités, monsieur Larijani, affirme Kadir.
— Ce qu’il veut dire, c’est que sitôt l’affaire terminée et que nous aurons tous obtenu ce qui nous revient, nous fermerons Turquoise et lui essuierons le cul pour que tout soit si propre qu’il sera possible de manger des figues dessus, fait Adnan. Jusqu’au jour où nous estimerons que nous nous sommes tant amusés que nous souhaitons remettre ça.
— Nous verrons, monsieur Sarioglu. » Larijani soutient un moment son regard. « Reste le règlement. J’exige que les fonds soient versés sur un compte sécurisé ouvert à cet effet avant dix-sept heures aujourd’hui. »
Adnan considère Kemal. C’est son domaine, même s’il est le moins bon en anglais des quatre UltraLords. Kemal se penche en avant, les mains jointes, en mâchonnant doucement sa lèvre inférieure. Il ne dit rien, et Adnan s’empresse de combler le silence. « Les fonds seront transférés dès que les documents auront été approuvés par les conseillers juridiques de Ferid Bey.