— Oui, parfaitement. Mais l’heure limite tient toujours. C’est une question de sécurité. Ah, oui, j’allais oublier ! »
Larijani prend dans sa poche de poitrine une fiole en plastique qu’il pose sur la table basse carrelée de céramique d’Iznik. « Qui va effectuer le transfert ?
— Je suis le signataire désigné pour le SIV », répond Adnan.
Larijani pousse le flacon vers lui.
« Vous plaisantez ?
— J’ai présumé que l’utilisation de nanos était chose courante, chez Özer.
— Oui, cela augmente nos performances. » Sans oublier un marché noir interne allant des Bazars de Fenerbahçe aux baraques en alu embouti des collines décolorées des alentours d’Ankara. « Mais c’est un produit…
— Iranien, en effet. » Larijani sourit. « Que redoutez-vous ? D’être métamorphosé en mollah qui divague ? C’est un nano de sécurité optique à utilisation unique. Il imprimera le code du compte sur votre rétine d’une façon que les lasers de votre lecteur oculaire ne pourront pas interpréter.
— C’est une technologie militaire, fait remarquer Kadir.
— Nous sommes moins arriérés que vous ne le pensez, à TabrizGaz.
— Des conneries, marmonne Adnan en récupérant la fiole en plastique. Je vais prendre vos nanos islamiques et vous faire un putain de sourire. »
Il va pour dévisser le bouchon quand la main de Kadir retient la sienne.
« Tu devrais attendre que les gars de Ferid Bey donnent leur feu vert.
— Peu importe, dès l’instant où vous respectez mes conditions, déclare Larijani.
— Voici les miennes, répond Adnan. J’appelle Turquoise. Les quants ont prévu pour le marché au comptant à vingt-quatre heures un pic de dix à quatre-vingt-seize heures. Mais ceux des quants ne réussiraient pas à retrouver leur bite dans le noir. Je dis que le marché sera à son plus haut niveau jeudi matin. Le gaz devra arriver à Istanbul douze heures plus tard.
— Vous êtes capable de prévoir les fluctuations du marché ? Seriez-vous un devin ?
— Ce qui est certain, c’est que je suis le prophète du gaz. » Adnan se rassoit avec décontraction pour s’installer plus confortablement dans son fauteuil. Oui, je connais le marché ; oui, je conclus les affaires ; oui, je ramasse de l’argent ; oui, je ne me trompe jamais. Et savez-vous pourquoi, costard beige à l’after-shave au rabais dissimulateur d’épouse buveur d’ayran et supporter de Sepahan ? Parce qu’il m’aime. Le fric m’adore. Alors gardez votre portable chargé, parce que vous vous en mordriez les doigts si vous ratiez cet appel.
« J’attendrai cet instant avec impatience, monsieur Sarioglu, dit Larijani. TabrizGaz et la Ligne verte sont prêts. » Il lève son verre d’ayran. Le yoghourt a blanchi l’intérieur du verre et séché en crevasses et fissures. « Mes amis. » Les UltraLords portent un toast en levant leurs tasses. Café et yoghourt ne sont pas le nectar des dieux de la finance. « À Turquoise, à notre réussite et au profit.
— À Turquoise », murmure Adnan.
Pendant que les trois autres UltraLords replient leurs cepteps et débranchent leurs scripteurs oculaires, Kemal appelle le plus beau des serveurs russes pour régler l’addition. Larijani se penche sur la table et chuchote à Adnan : « C’est à vous que je le dis, car je sais que vous êtes marié. Une fois cette affaire terminée, et quand nous aurons touché nos parts, venez nous voir à Ispahan. C’est une très jolie ville, et j’ai une loge directoriale pour la saison à Sepahan.
— À condition que vous veniez au préalable voir jouer Cimbom.
— Ça me semble raisonnable. Ma femme aimerait vraiment rencontrer la vôtre.
— Naturellement. Votre hospitalité m’honore. » Ce qui signifiait : Je préférerais voir Ayse faire le grand écart toute nue à la mi-temps dans le stade d’Aslantepe plutôt que la dissimuler sous ces horribles oripeaux imaginés par des dévots misogynes. « Quand nous aurons l’argent. »
« Vous attendez trente et un ans un prophète et voilà que c’est un autre qui débarque. » Mustafa tapote l’écran avec le dos de sa main. La première chose qu’il fait chaque matin, c’est lire les journaux en ligne en buvant du thé, sans se presser.
Les djinns se sont tenus tranquilles depuis le jugement rendu dans la mosquée des tulipes. Ils sont toujours présents, aussi nombreux et serrés les uns contre les autres que les pages d’un livre. Liés, disciplinés. Necdet doute d’y être pour quelque chose. Obéissent-ils à la charia comme le leur ont ordonné les derviches d’Adem Dede, ou se sont-ils soumis à Hizir ?
« Tu as entendu ? Écoutes-tu seulement ce que je dis ? Tu n’es pas le seul.
— Le seul quoi ?
— Il y a aussi une femme, là-bas à Eregli. Elle voit nos âmes. Péris et autres créatures surnaturelles s’adressent à elle. Des gens viennent de partout pour lui demander de les guérir et de prédire leur avenir, ce genre de trucs. Tout est dans le Cumhuriyet. »
Necdet étire son cou au-dessus de l’épaule de Mustafa pour lire l’article. Il fait défiler les lignes et s’arrête quand s’affiche une mauvaise photographie d’une femme aux allures maternelles.
« C’est elle.
— La prophétesse d’Eregli. Je trouve qu’ils en font un peu trop.
— Non, non, elle ! Elle ! Je dois aller la voir, lui parler. Je la connais. Je l’ai déjà vue. Elle était à côté de moi, à bord du tram où la bombe a explosé. »
PROTECTION ROBOTIQUE, informe un écriteau sur la porte, juste au-dessus du carton annonçant FERMÉ PENDANT LE DÉJEUNER. Ayse pousse le battant. Elle sait qu’il n’est pas verrouillé. La cloche tinte.
« Savez pas lire ? entend-elle crier d’un point situé au-delà de ce que l’architecture du magasin devrait permettre. Mes robots ont des dards. Trois jours d’atroces souffrances suivis d’épouvantables démangeaisons.
— Tu n’as pas les moyens de t’offrir un aspirateur, alors ne parlons pas de robots ! »
Un rire rauque monte des profondeurs de ces perspectives inconcevables.
« Ayse ! Bouton d’or ! Je suis en bas au fond. »
Aller en bas au fond de la librairie Sultan Mektep équivaut à une traversée de toute l’histoire architecturale d’Istanbul. La façade ottomane en bois du XIXe siècle s’élève à partir d’une arcade du début de la post-conquête qui à son tour, par une cloison abattue, donne sur une cave de l’époque byzantine. Burak Özekmekçib a organisé son fond de commerce en conséquence. Les manuels – la librairie Sultan Mektep est assez proche de l’université pour devenir sa source de textes subversifs officielle –, la fiction contemporaine et les ouvrages généraux occupent la partie de la boutique la plus proche de la rue. En se dirigeant vers l’arrière on trouve les écrits politiques, les livres interdits et les revues underground, dont certaines datent de l’époque où les lieux étaient une étape incontournable du parcours des hippies. Notes du Pudding Shop, guides de voyage et Herman Hesse. Le père de Burak en était alors propriétaire, et il avait souvent été poursuivi pour sédition et insulte à la nation. Burak est un explorateur architectural ; armé d’un sonar, d’un GPS et de vieux plans de Beyazit, il a agrandi son domaine en l’étendant sur trois millénaires. Sous les arches du vieil han, on trouve dans la première travée des livres traduits, de l’anglais dans la deuxième et la troisième, des volumes en arabe dans la quatrième et la cinquième. Burak est tout en bas, dans Byzance. Ici se trouve l’antique, les contrefaçons, l’inexplicable, le visionnaire, le dément, l’occulte, le révélateur et l’hallucinatoire. Œuvres pornographiques, prophétiques et profanes se serrent les unes contre les autres sur les étagères de pierre froide.