« Quelqu’un finira par emporter tout ça.
— Quoi ? Voler mes livres ? » Burak la lorgne par-dessus ses verres. Des cheveux bruns épais qui lui tombent sur la figure, des lunettes inadaptées, une chemise à carreaux, pantalon de velours à bretelles, mocassins marron fait main ; Burak Özekmekçib est bouquiniste jusqu’au bout des ongles.
« Quelqu’un comme moi, Burak. Quelqu’un qui connaît leur valeur. »
Malgré ses airs de rat de bibliothèque plein d’affectation, Burak Özekmekçib a le même âge qu’Ayse. Ils se sont connus à l’université, à un cours sur la calligraphie persane classique de style nastaliq. Adnan le haïrait au premier regard. Il serait convaincu que Burak est gay, alors qu’il ne souhaite pas avoir des rapports sexuels avec n’importe qui ou n’importe quoi.
« Eh bien, ma fleur, que puis-je pour toi ? »
De vieilles chansons de Sezen Aksu se consument en fond sonore. Ma mère les adorait, pense Ayse. C’est la bande-son de son enfance ; soirées d’automne dans Samanyolu Sok à la regarder se maquiller avant de sortir au bras du beau capitaine Erkoç, journées d’été dans la maison du littoral où elle danse sur le patio en attendant que le barbecue soit prêt. Burak embrasse Ayse à la française. Après avoir obtenu son diplôme, il a séjourné cinq ans à Paris. Il est revenu à Istanbul pour hériter de la boutique, à la mort de son père. Il déclare avoir découvert à Paris les baisers, l’anarchie, le vin rouge et le concept du déjeuner oisif.
« J’ai besoin d’informations.
— Tu as toujours quelque chose derrière la tête, mon bouton de rose. Allez, viens sur le devant, j’ai une merveilleuse bouteille déjà ouverte. »
Ayse le suit à travers le temps. C’est effectivement un cru exceptionnel, un madiran 2022, qui trône sur l’énorme bureau ottoman de Burak. Il sort des verres poussiéreux d’un tiroir et les essuie avec un mouchoir. Il s’installe sur son siège pivotant, Ayse dans le vieux fauteuil à bascule. Ils se partagent le madiran.
« Alors ?
— Les Houroufis.
— Mouvement fondé par Fazlallah Astarabadi, nom de plume Naimi, né à Astrabad, Iran, en 1340 de l’ère chrétienne. À trente ans il commence par prêcher un soufisme on ne peut plus orthodoxe en Perse et en Azerbaïdjan, puis il donne dans un ésotérisme qu’il incorpore au reste dans le Jawidan-Al-Kabir. Il tente de convertir le grand Tamerlan et est exécuté pour son audace, ce qui pousse ses partisans à se rebeller. Il va de soi que les Mongols les éliminent avec l’efficacité dont ils ont toujours fait preuve. Les Houroufis survivent en tant que simple secte pendant une vingtaine d’années avant de se dissoudre dans des ordres établis, ou de s’y assimiler. Les Bektasis des Balkans et les Shataris de l’Inde sont les héritiers de cet héritage. Comment trouves-tu WikiBurak ? Les Houroufis sont morts, bouton de rose, morts et enterrés. »
Le madiran est excellent, tannique puis charpenté et rond, agréablement desséchant. Le plaisir de la boisson au déjeuner, de rester assis dans une grotte climatisée pleine de livres dans un cadre architectural byzantin, un verre à la main pour regarder Istanbul s’agiter et suer au-delà de la vitrine.
« Tu viens de me débiter l’histoire officielle, mais si je suis passée te voir c’est pour entendre une version moins orthodoxe, Burak. S’il existe de nos jours des ordres houroufis, tu devrais le savoir.
— Eh bien, il y a naturellement plusieurs groupes qui se prétendent houroufis, pétale de rose. Tous les occultistes, kabbalistes, lettristes et cruciverbistes pas bien cuits se disent houroufis, ou néo-houroufis. Mais l’ordre est mort, mon coquelicot. Je peux, si tu le souhaites, t’indiquer deux cheikhs bektasis qui disposent de copies des textes et des cartes de Naima concernant les correspondances du zuhur kibriya sur le visage des hommes. Et il y a les gens qui, comme ceux de la Fondation Meru, prétendent qu’il y a des liens avec la tradition houroufi et un motif alphabétique universel dans la première ligne de la Genèse hébraïque, mais il s’agit en l’occurrence d’un projet kabbaliste américain. À peu près deux fois par an on a droit à un article dans le Toplumsal Tarih sur la géométrie sacrée des mosquées de Sinan ou les Sept Lettres d’Istanbul…»
Ayse écarte un doigt de son verre, pour le lever.
« Dis-m’en plus.
— Sur les Sept Lettres ? C’est une légende qui s’est propagée juste après la mort de Sinan. Elle voudrait que les sept lettres détachées du verset d’ouverture du Coran épellent le nom secret de Dieu et soient écrites dans le tracé géographique de la ville, dans l’alignement de ses œuvres architecturales. L’homme qui le lira entièrement et complètement déverrouillera le cœur du saint Coran et verra le visage non voilé de Dieu. Pour moi, c’est de toute évidence un texte de propagande grossièrement écrit par le Califat pour justifier les sommes indécentes dépensées pour financer la débauche de constructions de Sinan en faisant d’Istanbul un lieu de pèlerinage capable de rivaliser avec Médine et La Mecque – ce qui aurait renfloué un peu les finances – tout en donnant du poids aux revendications des Ottomans qui voulaient se placer à la tête de tout le monde islamique. Il va de soi que nul n’a jamais trouvé les lettres en question.
— L’homme ?
— Je te demande pardon ?
— Tu as parlé de l’homme qui le lira. »
Burak ressert du madiran. C’est un buveur dangereux, se dit Ayse. Du genre avec lequel ton verre n’est jamais vide. Quand tout ceci sera terminé, quand elle aura touché la somme promise, il faudra qu’elle sorte avec lui pour parler d’art et du vieil Istanbul, de l’université et de toutes ces choses qu’Adnan ne peut lui apporter.
« Qu’est-ce que tu nous prépares, ma reine-des-prés ? demande suspicieusement Burak.
— Je suis une trace. »
Burak lève les mains, un geste modérateur.
« Sois prudente. J’ai entendu dire que les Antiquités sévissent de nouveau.
— Tu m’insultes, Burak. Ces articles sur les Sept Lettres… Te rappelles-tu qui les a écrits ?
— En effet. La plupart sont d’un certain Barçin Yayla. Je lui déniche des livres, à l’occasion. Textes arabes, théologie persane et soufi, kabbale. Je suis surpris qu’il ne soit jamais passé te voir, car il me demande constamment des panneaux calligraphiques.
— Je suis sans doute trop chère pour lui.
— Ce n’est que trop vrai, hélas ! Un type charmant mais complètement cinglé… Il pense être le dernier des Houroufis. Envisages-tu de le contacter, mon brin de lilas ? Si c’est le cas, je tiens à lui en parler au préalable. Je suis certain qu’il acceptera de te rencontrer, mais la sociabilité n’est pas son trait dominant.
— Je devrais apprécier.
— Accorde-moi cinq minutes. » Burak met le scripteur de son ceptep. Sur lui, cet objet est aussi incongru qu’un pistolaser ou un turban. Ayse voit des chiffres défiler sur ses globes oculaires. Sezen Aksu interprète à pleins poumons une chanson mélancolique, une histoire d’amour perdu et de hüzün. Un mouvement, au pied d’une pile de pulp thrillers turcs, manque lui faire lâcher son verre de vin. Un rat ! Non, ce qu’elle voit est bien plus surprenant, car la présence d’un tel rongeur n’aurait rien eu d’étonnant dans la librairie Sultan Mektep. Il s’agit d’un petit robot domestique, gros comme deux mains réunies, occupé à tout aspirer autour des piles de livres. Burak grimace en la lorgnant derrière son scripteur oculaire.