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« Ça sonne. Tu as cru que je bluffais, au sujet des robots ? »

Adnan ne s’est pas éloigné de dix pas de la porte de l’hôtel Anadolu que sa chemise est imbibée de sueur et lui colle à la peau. La chaleur est comparable à un coup de poing, sur Yeniçeriler Cadessi, un fardeau qui pèse sur sa nuque. Seuls des imbéciles et des ados pratiquement nus osent affronter un trottoir aussi brûlant qu’un fer à souder. Même les Anglais s’abritent du soleil, des faces aux joues cramoisies réfugiées dans les ombres au fond des cafés. Des trams passent en glissant, avec aux fenêtres des usagers épuisés et drainés par la chaleur. Des bus manœuvrent avec lourdeur pour s’éloigner maladroitement des arrêts, pleins à craquer de Stambouliotes irritables et fourbus qui crèvent de chaud. Les automobilistes ont depuis longtemps renoncé à tout espoir d’avancer et restent assis, résignés, dans l’embouteillage qui ne se déplace que de quelques centimètres à la fois, vitres baissées, radio qui beugle de la T-pop ou des débats, paume calée en permanence sur l’avertisseur. Il suffirait d’un mot, d’une étincelle qui tombe sur l’amadou véhiculaire, pour que toute la rue s’embrase en une multitude d’affrontements meurtriers. Il n’y a pas d’acheteurs pour les « Grenades pressées bien fraîches ! » devant le bar de l’angle de Çemberlitas. Adnan a pourtant l’impression que rien n’est plus désirable au monde, un plongeon dans une fraîcheur sans fond. Le bruit du climatiseur du bar est irrégulier. À peine l’a-t-il identifié qu’il en remarque un autre, un son plus profond, des boniments qui s’élèvent de la boutique de cepteps, puis, comme il accorde son attention sur eux, une troisième voix vient s’y ajouter, un gémissement asthmatique provenant de la boutique de mode, avec les chuintements surchauffés de la boutique du bouquiniste, le bourdonnement d’insecte d’un car long-courrier, les sifflements des clims des voitures. En dernier arrive le grondement bas des ventilateurs géants du toit. Adnan est au cœur d’une symphonie pour climatiseurs, et c’est le plus agréable des putains de morceaux de ce monde.

« Tu regagnes directement le bureau ? lui demande Kadir.

— Rien ne presse.

— On dit la mosquée Beyazit excellente pour la contemplation. Elle est conçue pour être fraîche même au cœur de l’été. Tout ce marbre.

— Tu t’y connais en architecture religieuse ?

— Laisse tomber et fais quelques pas avec moi. »

La frénétique place Beyazit s’est abandonnée à la chaleur, la foule a été chassée dans les ombres, les ruelles et les soks, sous les ombres des balcons et des murs en surplomb. Gravir les marches de la mosquée pour pénétrer dans la cour équivaut à faire un pas pour enjamber des mondes et des années. Les grondements de la rue restent au-dehors. Ici, Adnan peut entendre l’eau qui goutte des robinets de cuivre dans le bassin de marbre de la fontaine du centre de la cour. Les cloîtres sont recouverts d’un dôme, ombragés et accueillants. Le marbre invite à y poser les pieds nus. Enivré par la chaleur et la joie de s’y être soustrait autant que par la surexcitation procurée par Turquoise, Adnan fait glisser ses chaussures et pèle ses chaussettes. Il a sous la plante des pieds du marbre qui a été taillé un demi-millénaire plus tôt. C’est de la réflexologie géologique.

« Tu devrais essayer, dit-il en pliant les orteils.

— J’aurais préféré que tu t’en abstiennes, répond Kadir. Il est difficile d’avoir une conversation sérieuse avec un individu aux pieds nus. »

Adnan incurve sa voûte plantaire, pour contrer des signes annonciateurs de crampes.

« Accouche.

— Kemal n’est peut-être pas sûr.

— Il débite des conneries.

— Je ne te le fais pas dire. Le problème, c’est qu’il a perdu pas loin de deux cent quatre-vingts millions d’euros au cours des quatre dernières semaines de transactions. »

Sous les pieds d’Adnan, le marbre devient soudain glacial comme la peau d’un cadavre. La cour, les colonnades, la fontaine et la cascade de dômes, une cataracte de pierre qui descend du croissant de lune qui couronne la mosquée, tout oscille et s’estompe. La nudité de ses pieds l’incommode, il les trouve ridicules, vulnérables.

« Kemal n’est pas un trader. C’est un scribouillard. »

La décontraction d’Adnan s’est égaillée comme un vol d’étourneaux. Il balbutie, divague, dit la première chose qui lui vient à l’esprit.

« Il ne travaille pas qu’avec toi mais aussi avec Haluk et Hilmi.

— Les gars de Cygnus X ? Ce n’est pas de la finance mais du vaudou. »

Acheter et vendre, trouver des avantages, des opportunités d’arbitrage, le domaine sans air, stratosphérique, des marchés à terme ; derrière les abstractions et les petits détails du choix du moment se tapit un élément matériel, que ce soit de la chaleur pour les veuves de Marand ou de la fraîcheur pour la population d’Istanbul. Les finances de l’ombre, ce qu’on appelle les dark pools, ce jeu de colin-maillard où acheteurs et vendeurs dissimulent leurs intentions aux regards du marché, relèvent de la magie noire. Cela équivaut à avancer à tâtons en ne disposant que d’un minimum d’informations, c’est comme pêcher au chalut dans les hauts-fonds. Une entropie froide et impitoyable. Sur un plan théorique, c’est aussi simple et solide qu’un bateau. De grands investisseurs institutionnels – fonds de pension, fonds d’investissement, P-DG qui détiennent des monceaux d’actions, blocs géologiques de valeurs – veulent acheter sans révéler leurs intentions au marché et être ainsi confrontés à des opérateurs en couverture, des traders moins importants mais pleins d’allant qui prennent alors des positions contre eux. Les dark pools permettent aux traders d’acquérir et de céder de façon anonyme – pas de prix, pas de quantités, pas de noms. Vendeurs et acheteurs avancent l’un vers l’autre comme s’ils avaient les yeux bandés.

Adnan compare les dark pools à un cinéma abandonné d’Eskisehir.

« Je ne vais jamais au cinéma. Allah a été assez bon pour nous donner FlickStream, alors pourquoi aller au cinéma ? » C’était son troisième rendez-vous avec Ayse, celui où on se présente à ses amis. Ceux d’Ayse étaient des putains d’étudiants en art, même s’ils étaient dans l’ensemble plus présentables que les étudiants en MAE.

« C’est pas pour le film mais pour la salle. »

Il est théoriquement possible d’opposer un refus, au troisième rendez-vous – un seul, si on ne veut pas passer pour un épouvantable rabat-joie – et démontrer ainsi qu’on n’a rien d’une lavette. Il devrait se montrer inébranlable, répondre : Je n’aime pas le cinéma, et encore moins les salles.

« C’est bien plus proche d’un jeu », précisa Ayse en ayant son premier recours à la télépathie du troisième rendez-vous.

En fait, les étudiants en art étaient moins présentables qu’il ne l’avait cru de prime abord, mais ils remirent à chacun d’eux un pointeur laser et leur dirent de se disperser dans les travées. Ils étaient déjà quelques douzaines éparpillés dans l’auditorium, accroupis derrière les sièges, les rideaux, les enceintes.

« C’est comme à l’armée ? demanda Adnan d’une voix forte afin d’agacer tous ces gauchisants.

— En quelque sorte », confirma Ayse.

Puis la salle fut plongée dans le noir. Quelqu’un, qui n’était pas Ayse, passa près de lui en le frôlant. De l’autre côté de la salle un rayon laser scintilla dans l’obscurité poussiéreuse et cinq autres lui répondirent aussitôt. Assimiler les règles du jeu fut rapide. Ils se livraient à des duels dans le noir. Chaque tir devait trouver une cible et révélait immédiatement votre position. Moins de quinze secondes plus tard, Adnan avait mis au point une tactique : tendre l’oreille, lever la tête au-dessus de l’alignement festonné de dossiers, tirer et se déplacer. Tirer et se déplacer. Tirer et se déplacer. L’obscurité était duveteuse, poussiéreuse et chaude comme les recoins intimes d’un corps.