« Adnan. » Il baissa son laser vers le chuchotis qui s’était élevé à ses pieds, avant de reconnaître la propriétaire de la voix et d’écarter le doigt de la détente. « Ça te plaît ? » murmura Ayse. Une résille de rayons laser stria le caveau humide du cinéma abandonné.
« Si c’est de l’art, j’en veux encore, dit-il. C’est comme la Bourse. Je n’y aurais jamais songé. Tu signales tes intentions, tu tires, tous savent où tu es et s’en prennent à toi.
— Je n’avais jamais considéré la situation sous cet angle, reconnut Ayse. Je suis venue ici parce que j’ai pensé que nous pourrions faire certaines choses. »
Et sans le viser ni utiliser son laser, elle posa sa main sur sa cuisse.
« Tu le peux », confirma Adnan en l’attirant sur lui.
Cela avait toujours symbolisé pour lui la différence entre les négociations effectuées au grand jour et celles réalisées dans un dark pool. Le marché normal était un duel de lasers incessant où tous signalaient leurs intentions aux autres qui réagissaient aussitôt, comme des étourneaux qui filaient entre les minarets de la mosquée Bleue ou les véhicules sur la voie d’accès à Atatürk. Dans le noir on trébuchait, on touchait les contours d’un corps, on tâtonnait, on s’adressait des murmures et on se reconnaissait avant d’échanger des fluides corporels en silence.
Des milliards s’écoulaient quotidiennement dans les mares des dark pools, entre de gros acheteurs institutionnels et des vendeurs qui risquaient de voir leurs intentions révélées si le marché les sentait se déplacer dans les profondeurs. Mais les ténèbres ne sont jamais absolues. Toutes les nuits ont leurs murmures. Des analystes emploient des algorithmes à la complexité inouïe pour chercher des configurations statistiques et des prémonitions dans les fluctuations des valeurs. Des raiders organisent des escarmouches dans le noir pour déterminer ce qui sera peut-être à vendre, dans quelles quantités et à quel prix. Certains utilisent les lois de la thermodynamique pour chercher des accalmies presque imperceptibles et localisées dans l’entropie globale du marché noir. Conçu pour sonder les plus obscurs des dark pools, le projet Cygnus X se situe encore plus loin au niveau de l’abstraction. Deux physiciens terriblement brillants, Haluk et Hilmi, ont établi une comparaison avec les trous noirs et la théorie de l’information. Comme les trous noirs, les dark pools ne fournissent aucun indice de leur présence ou de leur masse avant qu’un acheteur n’entre dans leur champ gravitationnel. Ils engloutissent toutes les informations concernant prix et quantités. Un trou noir n’a pas de poils, plaisantent les spécialistes de la physique quantique. C’est un trait d’esprit qu’Adnan n’a jamais véritablement compris, pas plus qu’il n’a pu assimiler la théorie des champs et les formules de Stephen Hawking qu’Haluk et Hilmi utilisent pour extraire des informations sur les grands trous noirs financiers. Mais cela ne l’empêche pas de les admirer. Tout Özer est d’ailleurs incité à vanter les mérites d’Haluk et Hilmi. Leur théorie quantique des champs financiers est aussi audacieuse qu’innovatrice, de quoi leur valoir un jour un prix Nobel. Adnan veut bien leur donner un coup de chapeau, dès l’instant où leur machin permet de gagner de l’argent à coup sûr. Mais Kadir vient de dire que ce n’est pas le cas. De façon catastrophique.
« La théorie leur a fourni des données magnifiques. Ils pouvaient voir dans le noir comme en plein jour. Mais ils ont voulu aller plus loin. Ils se sont crus capables d’arbitrer le marché parallèle.
— J’essaie d’imaginer la puissance informatique nécessaire pour traiter et gérer tout ça en temps réel.
— C’est le genre de truc qui réclame l’aval du quarantième étage.
— Mehmet. »
Mehmet Meral, directeur d’exploitation. Mehmet le Conquérant, comme il aime se faire appeler. Son bureau est décoré d’antiquités militaires propres aux janissaires. Il prêche les vertus martiales : rapidité, précision, discipline et audace d’un cavalier sipahi. Mehmet l’enculé, dit-on au niveau des traders.
« Il a affecté Kemal aux règlements pour s’assurer que tout serait correctement couvert mais, pendant un court instant, Kemal n’a pas surveillé la baballe.
— Il ne ferait jamais ça !
— Si, quand Turquoise accapare son attention.
— Merde !
— Il a confié le compte Cygnus X à un groupe de débutants, en s’imaginant qu’ils se superviseraient l’un l’autre. Ils ne l’ont pas fait. Ils ont commis une petite erreur et tenté de la dissimuler. Des trous pour en combler d’autres. Tu sais comment ça se passe. »
Parfois, dans la petite chambre surchauffée et puante de Ferhatpasa, Adnan est réveillé par un son qui trouble la nuit. Ce n’est ni le grondement de l’autoroute ni la T-pop que le téléviseur d’à côté projette contre la paroi, pas même les cris des jeunes qui roulent des mécaniques à la station-service. C’est un son démesuré qui emplit le ciel autour du bloc d’habitations 27 et la terre sur laquelle il se dresse, un fracas infini comme si Dieu déchiquetait les sept cieux et tous les esprits qui y ont séjourné, jusqu’aux atomes. Il en reste paralysé, en sueur, le cœur emballé et dans l’incapacité de retrouver le sommeil. C’est un bruit de billets déchirés. Les transactions sont traitées si rapidement, les opportunités si brèves et les chiffres si grands, qu’une erreur peut se produire. Telle est la pression qu’on subit derrière ce trou, dans cette faille, et tout risque alors de s’effondrer, du sommet aux fondations. Des milliers peuvent se transformer en millions, des pertes qui font vaciller des économies complètes. Lorsqu’il s’est marié et a acheté ce petit appartement minable à Ferhatpasa, Adnan a compris qu’il avait humilié Ayse devant toute sa famille – même si elle ne le dirait jamais – et qu’elle aurait accepté de dormir dans un gecekondu dès l’instant où elle aurait eu son bras pour oreiller. Il a ensuite entendu les cieux se déchirer pratiquement chaque nuit. Il était un trader débutant, un simple transmetteur d’ordres qui courait à longueur de temps, sans jamais s’éloigner des indices pour tout vérifier, s’assurer qu’il n’avait pas commis une erreur fatale risquant de remonter jusqu’au sommet de la tour Levent pour le briser. Il ne pourrait dire depuis combien de temps il n’est plus réveillé par ce son épouvantable, mais il sait qu’il le sera cette nuit-là.
« Comment l’as-tu appris ?
— Il me l’a dit. Il espérait que je pourrais trafiquer les registres. J’ai jeté un œil. C’est catastrophique. Déplacements de pertes dans la colonne des profits, rattrapages d’erreurs dans les comptes, utilisation de règlements de marges pour effectuer des opérations personnelles dans l’espoir de combler les trous, opérations de couverture bidonnées. Tous les classiques du genre. On croirait consulter un manuel.
— Putain de Kemal ! Pourquoi a-t-il tenté de couvrir tout ça ? Il n’avait qu’à contacter Mehmet l’Enculé et faire virer ces connards ! Le capital d’Özer dépasse deux cent quatre-vingts millions.
— Mehmet l’Enculé a ses propres emmerdes. Mehmet, Ercan, Pamir…, la direction d’Özer est pourrie. Nous sommes bien trop engagés dans toutes les divisions, jusqu’à six fois notre capitalisation. Özer est une fiction comptable. C’est un château de cartes, mais Cygnus X va provoquer son effondrement. Pamir jettera Kemal en pâture aux loups pour dissuader l’Autorité de régulation financière d’enquêter sur Özer dans son ensemble.