— Nous sommes dans de sales draps, bordel ! »
Le gardien de la mosquée qui balaie patiemment la cour lève les yeux et fronce les sourcils.
« Pouvons-nous reporter Turquoise ? » demande Kadir.
Et Adnan pivote vers lui.
« Si Özer s’effondre, je ne veux pas être celui qu’on verra au journal de vingt heures assis sur les marches avec ses objets personnels entassés dans un carton. Turquoise sera mon indemnité de licenciement. Il existe un moyen de nous en sortir. On peut le faire. C’est notre fric. On peut réussir. Nous sommes les UltraLords de l’Univers et nous restons les meilleurs de la classe. »
Il refuse de tout perdre. Il ne le perdra pas. Pas à présent, pas après y avoir consacré tant de travail. Il y a eu les prises de contact, les réunions secrètes, les tractations prudentes et la planification, des années de préparation depuis cette première question posée avec désinvolture lorsqu’il faisait son service militaire dans l’est du pays : Ce gazoduc, il va jusqu’où ? C’est cet instant resté si net dans sa mémoire, si brillant et cristallin, de la couleur soutenue d’une turquoise, qui lui a donné l’idée du détournement de gaz le plus audacieux du siècle et le fait s’étrangler d’un rire contenu en raison de son audace alors qu’il monte dans l’ascenseur panoramique avec les collines et les flots d’Istanbul à ses pieds ; Turquoise, un plan complété quand la cabine s’ouvre à l’étage des traders. Il ne peut lâcher prise, laisser tout cela lui échapper et s’engloutir dans la noirceur des flots.
L’eau goutte de l’embout de cuivre en sale état du çesme. Adnan se penche, emplit ses mains réunies en coupe, asperge son visage avec l’eau fraîche des aqueducs et citernes profondément enfouis sous Istanbul. Elle coule entre ses doigts, et il se lave de la chaleur et de la lassitude. Tant de fraîcheur et de pureté le fait hoqueter.
« Si nous étions des truands ou des agents des services de sécurité…, commence Kadir.
— Mais nous ne le sommes pas, rétorque sèchement Adnan. Nous n’allons pas nous comporter comme eux. Je ne veux rien entendre de ce genre.
— Je devais mentionner cette possibilité.
— Considère que c’est chose faite. »
Des perles d’eau froide coulent dans le cou d’Adnan, sous son col.
« As-tu une meilleure suggestion ?
— Tu parles d’une solution qui ne fera pas de nous des assassins ? Non. Comment réduit-on au silence celui qui en sait trop ?
— Il n’est peut-être pas indispensable de le tuer. » Kadir a toujours été le plus instruit de la bande, celui qui s’exprime le mieux. Il porte un vieux nom stambouliote, il vient d’une vieille famille de Constantinople et il est un Ottoman pur jus. « Peut-être a-t-il seulement besoin d’oublier les principaux détails.
— Tu parles de… d’une amnésie programmée ? »
Les aspersions d’eau ont collé la chemise d’Adnan à sa poitrine, en la rendant translucide, et les poils y dessinent des volutes, des formes animales.
« Nano donne et nano reprend. » Kadir est le dealer des UltraLords, petits assortiments de fioles en plastique qui proviennent du marché interlope installé dans le passage souterrain de la station de tram de Galata. Adnan s’y est un jour rendu, des boxes de toilettes carrelées puant la pisse où sont vendues cigarettes, répliques d’armes et nanos sans ordonnance. « Une amnésie programmée dépasse nos compétences. Les souvenirs sont emmagasinés de façon holographique, à des emplacements multiples. Les nanos devraient les localiser et se fixer dans chacun d’eux pour repolariser les neurones sans affecter les autres souvenirs qui utilisent la même architecture. Supprimer des souvenirs spécifiques ne sera sans doute pas possible avant dix ou vingt ans. Mais, pour chaque scalpel, il existe une batte de base-ball. Nous avons tous plaisanté avec le Prophète du Kebab en disant que nous sommes la ligne de front de la pharmacologie, que nous procédons à des expériences sur nous-mêmes, une bombe temporelle neurologique qui attend d’exploser. Et si c’était vrai ?
— Tu envisages de régler le problème que pose Kemal par une overdose ?
— Non, cette méthode n’est pas fiable. L’effet escompté n’est pas garanti et Kemal pourrait crever malgré tout. Mais si les concepteurs de nanoware ne peuvent effacer des souvenirs spécifiques, obtenir une amnésie généralisée est facile.
— Tu parles d’une lobotomie chimique.
— Vu qu’on envisageait de le tuer il y a moins d’une minute, je considère cette solution moralement bien moins choquante. Et ce ne serait pas aussi radical que tu le laisses entendre. Il existe des techniques pour cibler des secteurs du cerveau correspondant à divers types d’activité mentale : émotions, odorat, mémoire à court terme. C’est elle qu’il faut viser. Je peux me renseigner. Ce sera du sur-mesure, et donc coûteux, mais une fois la machine programmée nous l’aurons le lendemain. Je pense pouvoir te garantir que ça aura tout d’une perte globale de la mémoire à court terme. Nous parlerons d’une surcharge de travail, du stress auquel il est soumis, du fait qu’il utilisait de plus en plus de nanos pour rester dans la course. A-t-il des proches, à l’exception de sa mère ? Nous rendrons même un sacré service à Özer… Va savoir ce que Turquoise pourrait encore lui faire oublier.
— Que Dieu me pardonne ! Tu es un beau salopard.
— As-tu autre chose à proposer ?
— Tu sais bien que non. Une amnésie temporaire ?
— Je ne peux pas le garantir. »
Adnan lève les yeux vers la cascade de coupoles. Il y a de l’eau de toutes parts, dans cette mosquée, comme d’ailleurs dans toutes les mosquées.
« Si je voyais une autre solution, je te dirais de te foutre tes nanos où je pense… Mais il n’y a rien. Je marche.
— Je vais en parler à Öguz. On ne peut pas le laisser à l’écart.
— Il suivra.
— C’est certain. Bon, alors, nous sommes d’accord ? Je me charge de trouver les nanos, et je te laisse le soin de les administrer à Kemal.
— Une minute. Tu veux que je les lui donne ?
— Je travaille au service supervision et conformité. Si je débarque à votre niveau, la plupart de tes collègues en feront dans leur froc. Tu es juste à côté de lui et tu le vois tous les matins. Non, je dégote les nanos et tu fais le reste. Je sais que tu trouveras un moyen.
— Va te faire mettre, Kadir.
— Ils sont nombreux à avoir essayé. » Un sourire attristé. « C’est le boulot de la conformité.
— Je marche.
— Parfait. Nous savons donc quoi faire. On retourne au bureau ?
— Non, je souhaite rester ici un moment. Seigneur, c’est un vrai cauchemar ! »
La chaleur et l’animation de la place Beyazit engloutissent Kadir. Adnan s’assied au bord de la galerie. Le gardien de la mosquée vient balayer autour de lui, en espérant un pourboire.
6
Le navire explose. Un éclair blanc, une lumière aveuglante, une sphère de feu bien trop chaud et pur pour s’apparenter à une flamme. Les premières destructions apparaissent sous forme d’ombres chinoises : les épaulements de l’Asie et de l’Europe, l’arc tendu du pont qui les sépare, les mouchetures des navires dans le détroit. C’est en papillotant que le monde retrouve des couleurs. La déflagration a soulevé l’élément central du pont. Il se déchire, les câbles se rompent. La chaussée se vrille et plonge tel un serpent tranché en deux. Les voitures s’éparpillent comme des feuilles mortes. Des camions basculent et tombent au ralenti au milieu des fragments du tablier. Des sections complètes du méthanier – cloisons, éléments de la superstructure, citernes éventrées, moteurs gros comme des maisons – grimpent dans les airs avant de s’abattre sur des immeubles et des routes en emportant des files de véhicules pris dans l’embouteillage qui s’est formé aux abords des culées, en les retournant cul par-dessus tête et en écrasant d’autres véhicules comme des fourmis. L’onde de choc fait chavirer les ferries trapus et crasseux. La coque du méthanier zigzague au milieu du canal principal, entre en collision avec un vraquier qui remonte le Bosphore. Les Léviathans s’enfoncent de conserve dans les flots noirs, très lentement. Le Bosphore est embrasé par les navires incendiés, une flotte ignée de porte-conteneurs, de pétroliers et de cargos de la mer Noire. Des flammes s’échappent des hublots éclatés des divers ponts d’un paquebot. Le long de la berge, l’onde de choc fracasse villas et appartements des nantis. Des toits sont arrachés, des konaks bon marché s’effondrent et se disloquent. Les derniers yalis en bois du Bosphore sont emportés tels des fétus de paille.