Les voitures roulent comme des dés, les vedettes sont projetées à flanc de colline et dans les arbres. À peine moins rapide que l’onde de choc et les flammes, le raz-de-marée va assaillir les communautés du rivage, transformer les éclats de toit et les poutres qui se consument en une marée de bois et de métal bouillonnante et destructrice. La vague atteint sa hauteur maximale puis reflue en emportant dans le Bosphore véhicules, bateaux, boutiques, maisons et ceux qui se raccrochent à ce qui en subsiste. Bebek et Kanlica, jusqu’alors beaux et prospères, sont dévastés, et le vieux Kuzguncuk sans âge est dévoré par les flammes. Du gaz embrasé jaillit des canalisations principales rompues. Massées le long des crêtes, les tours de verre de Levent et de Maslak sont éborgnées, et une grêle de dagues de cristal s’abat dans les rues et sur les places. En un éclair, en un souffle, Istanbul est rasé. Entraînés par le poids des câbles et des éléments du tablier disloqué, recuits par la boule de feu, les pylônes jumeaux du pont Atatürk ploient et glissent dans les flots noirs. Il n’en subsiste que des tronçons qui évoquent des chicots de dents.
« C’est vraiment impressionnant, murmure Emrah Beskardes à Georgios Ferentinou. Mais je l’ai déjà vu sur Discovery Asia. »
La vidéo s’achève. Les délégués du groupe Cadiköy cillent, traînent des pieds, rangent leurs documents et boivent une gorgée d’eau.
« Cinq cent mille tonnes de gaz naturel liquide », déclare Ogün Saltuk.
Il a effectivement tout d’un présentateur de Discovery, écrit Beskardes sur son ardoise magique, avant d’effacer ces mots.
« Vous avez pu voir il y a quelques mois ce programme en images de synthèse sur la vulnérabilité d’Istanbul à une attaque terroriste contre un méthanier russe. J’ai personnellement servi de conseiller technique pour la réalisation de ce documentaire. » Qu’est-ce que je disais ? griffonne Beskardes. « Mais c’est en tout point conforme à ce qui se passerait, même s’il a fallu prendre certaines libertés. Cependant, des navires d’un demi-million de tonneaux empruntent régulièrement le Bosphore. » Un énorme monolithe flottant apparaît sur l’écran, avec une passerelle de commandement et des blocs d’habitation tapis à l’arrière d’une gigantesque citerne pressurisée en forme de cercueil. « Nous avons là l’Étoile d’Ararat ; le plus gros méthanier actuellement en service, un bateau russe de trois quarts de million de tonneaux mis en service il y a cinq mois. Sans doute l’avez-vous aperçu, car il a déjà traversé le Bosphore à quatre reprises. Il repassera le 19 avril. La catastrophe à laquelle vous venez d’assister correspond à l’explosion d’un méthanier de moins d’un demi-million de tonneaux, ce qui est la norme actuelle. La capacité de l’Étoile d’Ararat est du double, avec deux fois plus de puissance destructrice. La tentation devrait être irrésistible, pour un groupe terroriste.
— À qui pensez-vous, plus exactement ? » s’entend demander Georgios. Sa voix tremble un peu, car il ne supporte plus ce genre d’inepties. « Qui voudrait détruire Istanbul ? Provoquer une pareille hécatombe ? Qu’est-ce que ça leur rapporterait ? Les islamistes ont cessé de s’en prendre aux symboles de la décadence occidentale. C’est dans les rues, qu’ils mènent le jihad. Je le sais, j’en ai été témoin. Tarikats, cadis, cheikhs… Ils résolvent les problèmes du peuple, ramènent la paix sociale, maintiennent l’ordre établi, règlent les litiges. Il existe une nouvelle charia qui s’applique au niveau des quartiers. Et c’est efficace. Les gens s’en remettent à eux. »
Ogün Saltuk mâchonne sa lèvre inférieure. « La Turquie a toujours eu de nombreux ennemis, tant à l’intérieur qu’à l’extérieur de ses frontières, et leur nombre a considérablement augmenté depuis qu’elle est devenue la porte de l’Europe. Nos adversaires considèrent que nous avons pris parti, que nous nous sommes alignés sur l’Occident. »
Georgios Ferentinou va pour répondre, mais une voix plus sonore couvre la sienne. « Nous faisons appliquer des mesures de sécurité très strictes, tant dans la mer Noire que la mer de Marmara. On peut voir chaque nuit les navires qui attendent le feu vert des services de sécurité pour s’engager dans le Bosphore. Un méthanier de trois quarts de million de tonneaux n’est pas facile à détourner.
— Les navires sont en pilotage automatique pendant toute la traversée du détroit, afin de prévenir les risques de collision, intervient une autre personne. Or, tout ce qui est informatique peut être piraté.
— Je crois avoir vu ça, murmure Emrah Beskardes à Georgios. Dans un très vieux film. Mais le cuisinier a redressé la situation. Il était très habile, avec ses couteaux. »
Ogün Saltuk tapote son verre avec un stylo.
« Si vous pouviez conserver votre énergie pour les petits groupes que nous comptons constituer… Nous allons nous séparer, utiliser nos neurones puis nous retrouver pour faire le point. N’oubliez pas que lâcher la bride à votre imagination est non seulement permis mais vivement encouragé. »
C’est avec envie que Georgios regarde Emrah Beskardes se diriger avec son groupe vers un des pavillons clairs et spacieux du jardin. Il est pour sa part relégué dans une antichambre humide et puante aux corniches craquelées et au plâtre tavelé de moisi. Le plafond est très élevé, les parois renvoient tous les sons. Assis dans un fauteuil doré, Georgios entrevoit un triangle turquoise de mer entre les cimes des arbres. Les autres membres de son groupe sont des jeunes gens agressifs qui prennent visiblement plaisir à parler de mégatonnes, de mégahécatombes et de berges du Bosphore consumées par des mégaflammes, et il est heureux de trouver parmi eux Selma Özgün.
« Nous ne nous sommes jamais rencontrés mais je me suis intéressé à vos travaux, que j’apprécie énormément. Je m’appelle Georgios Ferentinou. »
Elle le dévisage, l’expression interrogatrice.
« Les Ferentinou de Cihangir ?
— J’y ai vécu, mais j’ai déménagé pour Eskiköy. Place Adem Dede.
— Je connais une de vos voisines. La propriétaire d’une galerie d’art spécialisée dans les objets religieux d’origine douteuse. La galerie Erkoç.
— J’habite juste au-dessus, madame.
— Dans le vieux tekke mevlevi ? Comme c’est charmant ! Un lieu très intéressant, le couvent des derviches d’Adem Dede. Un des rares tekkes du XVIIe siècle qui ne s’est pas envolé en fumée. Vous connaissez donc Ayse ? Au fait, je plaisantais en parlant de ce qu’elle vend. Dans quelle branche êtes-vous ?
— J’enseignais, car je suis à la retraite, l’économie expérimentale. L’économie en tant que science véritable, et non un ensemble d’adroites structures mathématiques.