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— Ce que vous avez dit sur la charia des rues m’intéresse, déclare Selma Özgün. L’idée d’une justice communautaire m’est assez sympathique. Elle est plus proche des gens et devrait être plus efficace qu’une justice institutionnalisée parce que tous se connaissent. Rencontrer au supermarché non seulement votre adversaire mais également celui qui tranchera le litige aide à façonner une société bien ordonnée. J’aurais énormément de choses à dire sur le vieux système ottoman des millets, quand chaque communauté était libre de respecter son propre système légal et social, sous réserve qu’il n’entre pas en conflit avec la loi impériale. Plutôt que de prendre systématiquement des mesures répressives comme si c’était une menace dirigée contre le sécularisme, notre gouvernement devrait tenter d’incorporer les principes religieux dans le système légal actuel. Dès l’instant où nous organisons la religion au niveau communautaire, pourquoi ne pas en faire autant en ce qui concerne les lois ? Oui, je suis assez favorable à votre charia des rues – ça ne vous ennuie pas si je vous chipe cette expression, au moins ? – à condition que ces juges ne prennent pas la lubie de m’interdire de boire de l’alcool et de m’obliger à me couvrir la tête.

— Je ne peux malheureusement pas le garantir. Ils ont à leur tête un cheikh visionnaire.

— Voilà qui est fascinant ! Un cheikh dans le vieux couvent des derviches d’Adem Dede ? Dites-m’en plus, mon cher. »

Et Georgios Ferentinou lui parle de Necdet le parasite présent à bord du tram qui a sauté dans Necatibey Cadessi et qui voit depuis des karins, s’adresse à des djinns et est devenu le confident d’Hizir le Saint vert. Alors qu’il s’exprime, il remarque que Selma Özgün n’est pas la seule à lui prêter attention. Pendant que les penseurs d’IBM débattent de ce qu’ils écriront sur leur ardoise magique, un homme plus âgé qui reste à l’écart de leur clique – qu’il se tienne droit comme un i, ait une moustache mieux taillée que son costume et des chaussures parfaitement cirées révèle son statut de militaire de carrière – se penche de plus en plus vers Georgios Ferentinou et Selma Özgün, pour suivre leur conversation.

« Je suis une spécialiste des manifestations spontanées du merveilleux, déclare Selma Özgün en l’applaudissant avec ses doigts boudinés lestés de bagues. Une collectionneuse d’anecdotes avide de thaumaturges campagnards, de devins des rues et de derviches. Cela me démontre que le temps des miracles n’appartient pas encore à un passé révolu. C’est le quatrième, désormais.

— Qu’entendez-vous par là ?

— C’est le quatrième prophète contemporain de l’étrange et du surnaturel. Il s’agit d’un phénomène tout nouveau. J’ai consulté la plupart des sites d’information locaux, et ce qui se dessine sous les amalgames privés de fondements et les divers noms d’oiseaux est sidérant.

— Il ne serait pas le seul à avoir vu des djinns ?

— Pas nécessairement des djinns… Tout a débuté par cette femme d’Eregli qui s’est mise à voir au fond des âmes et à prédire un avenir que des péris lui chuchotaient à l’oreille, semble-t-il. Puis il y a eu cet homme d’affaires de Nevbahar : un type bien plus en harmonie avec son temps. Dans son cas, ce ne sont pas des lutins ou des djinns mais des robots. Ces microbots qui s’assemblent pour prendre diverses formes. Mais le fond reste le même. Il n’a pas son pareil pour retrouver ce qu’on a égaré et faire des prophéties.

— Eregli.

— Et Nevbahar.

— Eskiköy. Et le quatrième ?

— Firuzaga. »

Georgios a l’impression que le parquet s’enfonce sous lui et il agrippe l’accoudoir doré de son fauteuil pseudo-Régence qui, de piètre qualité, cède sous ses doigts.

« Oh ! » est le seul mot qui lui vient à l’esprit. Eregli, Nevbahar, Firuzaga et Eskiköy sont tous à distance de marche de la ligne de tramway Topkapi-Yesilçe. Can, l’enfant, les robots… A-t-il pris des photos, peut-il fournir une vidéo de ce qui s’est passé après l’attentat ? Une femme, un homme d’affaires, Necdet. Les repérer devrait être facile.

« Est-ce que ça va, mon chou ? demande Selma Özgün. Vous avez mauvaise mine, je vais vous chercher un verre d’eau.

— Non, merci, ça va aller. C’est cette pièce. On étouffe, ici, et ça sent le renfermé.

— Reste Hizir… et j’avoue que j’aimerais vraiment le rencontrer », ajoute Selma Özgün juste avant qu’un membre du MIT les invite à regagner le grand salon. Elle prend son ardoise – toutes seront détruites après la réunion, pour des impératifs de sécurité – et suit les autres hors de cette pièce humide et étouffante. Le militaire s’attarde et aborde Georgios.

« Major Oktay Egilmez.

— Professeur Georgios Ferentinou, à la retraite.

— Oh, je sais ! Nous nous sommes déjà rencontrés. Il y a très longtemps. Le groupe Haceteppe, n’est-ce pas ? Comme celui-ci, mais à Ankara. J’étais alors très jeune.

— Désolé, je ne…

— Comme je viens de le dire, j’étais très jeune. Une affaire intéressante. J’estime que si ce groupe a été constitué pour avoir des idées originales, nous ne devrions pas limiter nos réflexions à ce qui est envisageable. »

Il s’interrompt pour laisser Georgios franchir le seuil et profite de leur proximité pour murmurer : « J’ai émis de vives réserves sur la pertinence de nommer Saltuk à notre tête. » Il baisse les yeux et Georgios Ferentinou suit son regard. Le major tient son ardoise magique à la hauteur de sa taille. Y est écrit : Ferry d’Eminönü 16 h 30. Il efface les mots en tirant la languette en carton et fait disparaître l’objet dans la poche intérieure de son costume banal.

Le compte-gouttes contient une solution d’acide chlorhydrique à trente-six pour cent. Quand Barçin Yayla verra la Septième Lettre écrite sur Istanbul et découvrira le reflet du visage de Dieu, il le décapsulera et – calmement, religieusement – il videra la moitié de son contenu sur chacun de ses globes oculaires. Sans ciller. Après avoir eu une telle vision, qu’est-ce qui pourrait encore le satisfaire ? D’autres images ne feraient que souiller et brouiller la pureté de cette révélation. Ainsi, ce qu’il aura vu resplendira à jamais.

L’appartement pue vraiment. Ayse s’y est attendue, un logement bon marché, dernier étage sans ascenseur donnant sur une cour où des générations d’habitants de Küçükayasofya ont jugé naturel de balancer leurs ordures ménagères. Il suffit d’ajouter une vague de chaleur pour que ça devienne atroce. La puanteur empire encore. C’est une superposition de relents complexes et musqués qui s’additionnent pour créer une fétidité nouvelle, non identifiable ; et dès que son odorat s’y accoutume, voilà qu’une autre pestilence lui donne des nausées. Moutons sous les lits sueur masculine draps sales sol crasseux vieux divans denrées avariées et urine – Ayse fait vœu de ne pas approcher de la salle d’eau – mais il y a aussi les remugles plus ésotériques de l’obsession de cet homme : livres moisis, encre d’imprimerie, encens éventé, huiles rances, journaux jaunis, étrange odeur de plastique phénolique sans origine identifiable, révélateur et fixateur photographiques, installation électrique surchauffée et ampoules halogènes. Pendant qu’elle étudie le photomontage de clichés aériens de la péninsule d’Istanbul et d’Üsküdar qui occupe tout un mur du séjour/cuisine, Ayse sort subrepticement de son sac un atomiseur de No 5 de Chanel gros comme son pouce – rien que du classique – pour une pulvérisation discrète.

Ce qu’elle voit représente une somme de travail considérable. Les contours des mosquées, tombes, bains sont soulignés, colorés à la main et reliés par des fils à des textes périphériques, des photocopies d’articles de journaux, des inscriptions diverses et des fragments d’écriture tâlik, des photographies et des compilations de vignettes, planches-contacts, clichés d’alignements des minarets d’une grande mosquée pris d’une autre mosquée, avec en prime l’alignement des minarets d’une autre mosquée située au-delà ; des pages arrachées dans de vieux guides touristiques, dessins des nœuds sacrés et des trente variantes du jeu de figures, impressions de polygones multidimensionnels et formes topologiques, alphabets et écritures persane, arabe, turque, nabatéenne, hébraïque et grecque, prières disposées en carrés magiques, Arbres de Vie, échelles ésotériques, croquis architecturaux, gros plans détaillés de coupoles aux dimensions notées au crayon, traités de numérologie, articles en anglais extraits du Scientific American portant sur les théories des réseaux et des graphes, rapports de géomètres municipaux et d’ingénieurs du Marmaray, brèves biographies de sultans et de pasas, Post-it écornés portant des notes écrites avec concision par une main pleine d’assurance. Le nuage des documents qui la complètent éclipse la carte qui occupe pourtant la totalité de la paroi ; Ayse suit des fils qui passent au-dessus de la porte, grimpent jusqu’au plafond, rebondissent le long des plinthes à travers une histoire résumée du hammam Haseki Hürrem, la numérotation des versets dans les marges de Corans décorés en écriture sulu et un article sur le problème des trois maisons. Le plafond est une mosaïque d’articles et de photographies, de dessins et de textes, maintenus tout là-haut malgré les lois de la pesanteur par du Patafix, du Scotch jauni et des punaises d’où partent les lignes qui rattachent des douzaines d’idées à une source sur le montage photographique. C’est la totalité de la géométrie sacrée d’Istanbul. C’est une maxi-compilation.