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Confrontée à cette résille et à cette somme de recherches, Ayse ne remarque pas immédiatement les motifs qui apparaissent sur les photos aériennes. C’est un fil bleu doublant un cours d’eau byzantin qui retient son attention. Direction, but, sans tenir compte des rues et de l’architecture. Elle le suit jusqu’à une punaise plantée dans la Citerne aux mille et une colonnes, puis sous le parc Sultanahmet jusqu’au hammam Haseki Hürrem. Là, elle perd le fil bleu – un cours d’eau, conclut-elle – dans un fouillis d’annotations et d’esquisses, avant de le retrouver à la mosquée Haseki Hürrem, un édifice dédiée à l’épouse de Süleyman le magnifique. Et c’est alors qu’elle le voit, le plan d’ensemble, le motif, dans son intégralité. Ce don qui permet aux lettres passées entre les mains d’un Séfarade mort il y a des siècles de se mouvoir sur les murs de sa galerie soulève la ligne bleue, la détache des rues et des soks, des maisons et des mosquées d’Istanbul pour la transformer en une lettre, un kha qui flotte au-dessus des toits et des coupoles. Un kha de deux kilomètres sur son côté le plus long, un caractère archaïque anguleux du coufique, punaisé sur les mosquées, türbes et hammams de Sultanahmet. Puis elle remarque une autre connexion.

« Sinan », murmure-t-elle. Le grand bâtisseur, l’Arménien converti devenu l’architecte des sultans. Un homme dont le désir d’ériger pour l’Islam une coupole encore plus imposante que celle chrétienne d’Aya Sofya resterait inassouvi.

Barçin Yayla hoche vigoureusement la tête. Comme il sied à un homme qui se rend à heure fixe à la mosquée Sokullu Mehmet Pasa pour les cinq prières quotidiennes. Il est aussi pur par ablutions rituelles que son logement est fétide de détritus. Sa bouche exceptée, car son haleine indique qu’il ignore ce qu’est une brosse à dents. Ayse le considère en milieu de trentaine mais – pour avoir côtoyé de nombreux antiquaires, négociants et faussaires – elle sait qu’il est pratiquement impossible de déterminer l’âge d’une personne que dévore une passion. Il est, comme l’a annoncé Burak, poli, timide, intense, naïf, zélé et méfiant. Il est le dernier des Houroufis.

« Je doute que Sinan ait eu des liens avec les Houroufis », déclare Ayse.

Barçin Yayla lève avec nervosité un doigt à ses lèvres, comme pour s’interdire de la contredire.

« Vous découvrirez que Sinan a été un ingénieur et un architecte militaire du corps des janissaires pendant plus de vingt ans. Or leur ordre officiel était celui des Bektasis, et nous savons que ces derniers ont emprunté une grande partie de leur discours théologique aux Houroufis. J’estime plus que probable que ces derniers ont subsisté en tant qu’ordre imbriqué dans un autre ordre, une sorte de société secrète initiatique réservée aux élites. Les militaires sont friands de hiérarchie et de rituels. Mes recherches démontrent que Sinan exprimait la philosophie houroufi dans les mathématiques de ses grands projets. Utilisation de l’espace, proportions, rapports de volume, tout découle par numérologie du saint Coran.

— Construire un cloître qui reflète les 768 de la Bismillah numérologique est une chose, écrire un alphabet géant dans une immense ville avant même d’avoir posé la première pierre de la première mosquée en est une autre.

— C’est exact, mais Sinan était déjà grand architecte et urbaniste, lors de la conquête du Caire. Il s’est exercé sur cette ville, en faisant démolir et construire tout ce qu’il souhaitait. Je suis fermement convaincu qu’il nourrissait dès cette époque ce projet de géométrie sacrée. Sa première réalisation en tant qu’Architecte de la Félicité a été la mosquée Haseki Hürrem, pour la sultane Roxelane. Ce n’est pas son œuvre la plus remarquable, loin s’en faut, et il a utilisé des assises préexistantes, mais tous considèrent que c’est sa première œuvre véritablement aboutie. On trouve dans son autobiographie, le Tezkiretü’l Bünyan, une histoire selon laquelle il aurait vu pendant qu’il inspectait le site des enfants sortir des poissons vivants d’une grille s’ouvrant dans la chaussée. Lorsqu’il est allé voir de quoi il retournait, il a découvert au-dessous une citerne romaine toujours intacte. C’est peut-être ce qui l’a incité à réaliser ce projet. L’eau cachée. Le courant ininterrompu de l’Houroufisme.

— Il a ensuite bâti les bains d’Haseki Hürrem.

— Et son tombeau, oui. Conformément à son projet, pour écrire les Sept Lettres. »

Ayse suit d’autres fils enroulés autour de la punaise de la mosquée de Roxelane. Le vert, la couleur du prophète, traverse le Bosphore jusqu’à Atik Vallide et la mosquée du Sultan Mihrimah à Üsküdar pour dessiner un shin de dix kilomètres de côté. Fil après fil, les bâtiments de Sinan sont reliés pour tracer un alphabet monumental. Seul le coufique est suffisamment rectiligne pour permettre de l’écrire ainsi, ou simplement de le tenter. Le principe, c’est que les lettres ne sont pas séquentielles, écrites sur toute la cité. Elles sont positionnées les unes sur les autres, superposées. Un site peut être commun à plusieurs caractères. Le but n’est pas de rendre le résultat lisible. L’ensemble doit être appréhendé en tant que tout, de façon instantanée et globale, par l’œil de Dieu, de partout immanent.

Ayse tente d’imaginer les années d’efforts nécessaires pour reconstituer ces lettres, les extraire des millénaires d’histoire de Constantinople, en entraînant sa perception à faire abstraction des maisons, des rues, des merveilles romaines et byzantines, l’œuvre de prédécesseurs moins importants que Sinan pour ne plus voir que ses constructions et les rapports géométriques qui les unissent. Tester toutes les combinaisons a dû prendre des années à cet homme. Une peur obscure et par perversité délicieuse ronge Ayse, la même ivresse intellectuelle qui l’assaille lorsqu’elle ouvre un manuscrit inconnu ou retire le papier d’emballage d’une miniature en sachant qu’elle s’aventure au bord de l’incompréhensible, qu’elle tient dans ses mains un monde et un mode de pensée qui lui sont en tout point étrangers. Le passé est un autre univers : une secte depuis longtemps disparue transmet ses vérités par-delà des générations inconcevables en les transcrivant dans l’architecture d’une ville complète. Mais les Sept Lettres tracées en fils de couleurs sur les images satellites d’Istanbul proclament qu’il y a là une vérité qui perdurera comme la reine des cités. Il est confronté à un fruit occulte et sombre dont la singularité lui donne des étourdissements.