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Elle recule d’un pas.

« Il en manque une.

— C’est exact. »

Ayse suit les motifs tracés par les fils.

« La dernière lettre, le fa. Je ne la vois pas. Elle n’y est pas. »

Barçin Yayla incline la tête et s’assied à sa table de travail, aussi encombrée de coupures de journaux et de magazines, de feuilles imprimées et de photographies que les murs. Ayse remarque entre les monceaux de documents que le plateau est creusé de motifs circulaires étourdissants, toutes les lignes, points de rencontre et sommets paraissant avoir été grattés dans le bois avec la pointe d’un compas.

« Je ne la trouve pas.

— Que voulez-vous dire ?

— Je ne la trouve pas. La dernière lettre. Le fa. Il faut que ce soit un fa, mais il ne s’insère nulle part. J’ai tenté toutes les permutations sur les photos et les plans. J’ai même demandé à un ami de l’université de m’écrire un petit logiciel qui teste les possibilités. Je suis allé jusqu’à essayer avec d’autres types d’écriture. Rien ne colle. J’ai dû omettre quelque chose. Il doit y avoir une clé qui m’échappe, ou un bâtiment qui a disparu et dont j’ignore l’existence… même si je ne vois pas comment ce serait possible. Je suis pratiquement certain d’avoir des copies de tous les registres architecturaux et vieux plans de la ville. Il n’est pas à exclure que Sinan soit mort avant d’avoir achevé son œuvre.

— C’est impossible », déclare catégoriquement Ayse.

Elle a oublié sa momie à un million d’euros pour se concentrer sur cette énigme. La chasse la passionne, le mystère en tant que tel. La ville garde un secret à proximité de son cœur. Tout cela est si beau, élégant, nouveau et exaltant qu’elle refuse d’admettre que tout pourrait s’arrêter là parce que le Grand Architecte n’a pas eu le temps d’achever l’œuvre mystique débutée un demi-siècle plus tôt. Non, Sinan ne travaillait pas ainsi. Si Barçin Yayla a raison et que Sinan avait déjà les Sept Lettres à l’esprit lorsqu’il concevait des navires pour transporter sur le lac Van les soldats ottomans qui allaient se battre contre les Safavides, il avait certainement tenu compte des aléas auxquels était sujette la carrière d’un individu haut placé à la cour ottomane. Il n’aurait jamais laissé le meilleur pour la fin. « Non, le motif est complet. Nécessairement. Nous parlons du Grand Architecte de la Porte de la Félicité, de notre Léonard de Vinci.

— Vous en semblez, comment dire, absolument convaincue. » Dis-le-lui. Tu devras le faire tôt ou tard. Mentir serait possible, mais la quête monomaniaque, monastique, de Barçin Yayla l’en empêche. Son appartement pue autant que les latrines d’Iblis mais cet homme lui inspire du respect. Il est sérieux, et de confiance. Peu lui importent l’homme mellifié et un million d’euros, il désire seulement pouvoir lire les Sept Lettres superposées sur le plan divin d’Istanbul avant de se brûler les yeux afin que le nom secret de Dieu reste à tout jamais gravé sur ses rétines. C’est un innocent. Un fou de Dieu. Un soufi du Chaos. Dis-le-lui.

« Je crois que l’homme mellifié d’Iskenderun se tapit quelque part à l’intérieur du fa. »

Il est évident que Yayla trouve ses activités à la fois fascinantes et rebutantes. Ses yeux brillent, lorsqu’elle lui parle de ses calligrammes bektasis, des lettres piriformes ou représentant une rose, un oiseau ou, plus pertinent encore pour quelqu’un qui dit appartenir à une secte considérant l’humanité à l’image du mot divin, un homme. Ils s’assombrissent lorsqu’il apprend qu’elle fait tout ceci pour des raisons bassement pécuniaires. Ils s’étrécissent lorsqu’elle lui raconte l’histoire d’Haci Ferhat.

« Il ne s’est pas engagé sur la voie qui convient. Seul celui qui est immortel pourra assister à la Résurrection des morts dans son enveloppe charnelle. Celui qui s’adonne à des pratiques impies signe sa propre destruction. »

Ils s’écarquillent quand Ayse lui avoue qu’elle a un acheteur pour l’homme mellifié.

« L’argent peut rompre l’emprise superstitieuse de cette abomination et c’est une excellente chose. Vendez-le, broyez-le, détruisez-le, permettez à l’âme de celui qui s’est fourvoyé de retourner à la terre. »

Il va s’asseoir dans son fauteuil, les yeux grands ouverts comme un enfant pendant qu’Ayse lui expose les raisonnements qui l’ont conduite jusqu’à sa porte.

« Quand j’ai entendu parler d’un affrontement magique entre l’écrit et l’oral, j’ai établi un parallèle avec la bataille bien plus ancienne qui oppose la tradition orale à celle écrite. Ce tarikat de la Divine parole… ce nom est indiscutablement houroufi. Si nous prenons le rapport chronologique de Beshun Ferhat au pied de la lettre, sa famille a perdu l’homme mellifié vers la fin du XIXe siècle et non du XVIIIe. Les janissaires ont été annihilés par le sultan Mahmoud II en 1826, lors de l’heureux événement. Simultanément, les Bektasis – autrement dit l’ordre religieux propre aux janissaires – étaient dissous et ses cheikhs et babas exécutés. Sachant que les Bektasis étaient les dépositaires de la philosophie et de la théologie des Houroufis, il n’est pas absurde de penser qu’à Istanbul cet ordre a dû passer dans la clandestinité, surtout s’il était composé d’une élite.

— Mais Beshun Ferhat a affirmé qu’Haci Ferhat était un membre de ce tarikat secret au XVIIIe siècle, répond Yayla. Avant l’heureux événement. »

Ayse a toujours admiré le talent ottoman pour les euphémismes. L’heureux événement en question n’est autre que le massacre et l’exécution de dix mille janissaires dont les corps ont été entassés dans l’Hippodrome et laissés se décomposer sous la chaleur de juin. Généralement, plus le langage est fleuri plus la répression a été brutale.

« C’était probablement une société religieuse composée d’individus des plus respectables, avec une préférence pour les jeux alphabétiques et numérologiques ésotériques. Vous savez comment les tarikats se divisent, se modifient et se reconstituent. Et je doute qu’une quelconque puissance surnaturelle soit entrée en ligne de compte. Il n’y a pas eu de duel de magie. Cette histoire de guerre des mots a tout d’un affrontement sur un plan légal, le millet local fondé sur l’oralité contre l’écrit de la charia. Les Ferhat ont perdu le procès et le cercueil. Mais si l’ordre secret des Bektasis n’a pas été totalement anéanti lors de l’heureux événement, et si Sinan a utilisé les mystères houroufis détenus par les militaires bektasis pour tracer les Sept Lettres, il est logique de penser que le tarikat de la Divine parole en a été informé. Menacés d’élimination après la proclamation de la république, ses membres ont dû dissimuler leur bien le plus précieux, le placer à l’abri des réformes d’Atatürk… sans oublier qu’il représentait un investissement si l’ordre devait un jour renaître de ses cendres. Je doute qu’ils aient ignoré sa valeur vénale. Ce que je crois – ma théorie – c’est qu’ils l’ont caché là où ils savaient être les seuls à pouvoir le retrouver en utilisant la connaissance ésotérique des Sept Lettres. Pourquoi suis-je convaincue de l’existence de cette septième lettre ? Parce que c’est la clé du nom secret de Dieu. L’ennui, c’est que la destruction de l’ordre a été plus radicale qu’ils ne l’avaient imaginé. Il n’en a rien subsisté. L’information a été perdue. Mais je crois que tout est toujours là, égaré depuis plus d’un siècle dans l’œuvre architecturale de Sinan. Trouvez la lettre finale et vous trouverez le cercueil.