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— Trouvez le cercueil et vous trouverez la lettre finale. » Quand un sujet passionne Barçin Yayla, ses doigts effectuent de petits mouvements machinaux qui exaspèrent Ayse. Il fait rouler le compte-gouttes sur ses jointures, autour de sa main, puis recommence, sans interruption. Elle imagine que le verre se rompt et lui projette de l’acide chlorhydrique au visage. « C’est un jeu intellectuel plein d’intérêt, mais il nous conduit exactement où nous sommes. J’ai consacré des années à la prière et à l’étude du saint Coran et des Sept Lettres. »

Ce que la politesse vous empêche de me déclarer, c’est : Si je n’ai pas pu la localiser, personne n’en sera capable, songe Ayse.

« Vous avez là l’ensemble de données concernant les Sept Lettres d’Istanbul le plus important de toute la Turquie, s’exclame-t-elle. Que dis-je, du monde entier ! Nul ne dispose de plus de livres de référence, de dessins, de plans, de notes, de coupures de presse et d’articles s’y rapportant. Il n’y a rien à savoir qui ne soit pas ici. La clé du mystère est dans cette pièce. La solution se trouve en ce lieu. Vous l’avez devant vous, même si elle vous a échappé. »

Elle se dirige vers une étagère. Faire une estimation de la valeur des très vieux ouvrages qui s’y entassent serait impossible. La foi, même d’un homme seul, ne se laisse pas entraver par des considérations matérielles.

« Allons, réfléchissez. Vous n’êtes pas le premier à avoir lu ces livres. Lesquels sont les plus importants ? Qu’auraient pu lire à l’époque les membres du tarikat de la Divine parole ? Parce qu’ils ont nécessairement puisé leur savoir quelque part. Allez, allez ! Vous voulez trouver le nom secret de Dieu ? Les livres, les livres, les livres. Vu que la question porte sur un écrit, la réponse est écrite. Sinan en est la clé. Je parle de l’homme et non de ses œuvres. Quelle lecture devrait me permettre de pénétrer son esprit ? Dans quoi a-t-il pu révéler ses secrets ? »

Barçin Yayla est étourdi par ce flot de paroles. Ce n’est pas de cette façon que les femmes se comportent, dans votre monde, pense-t-elle. Si des femmes y ont leur place, cela va de soi. Il tire d’une étagère trois énormes ouvrages à la reliure de cuir dorée à la feuille.

« Les Archives architecturales du Grand Mufti d’Istanbul, Sai Mustafa Çelebi, Le Livre des constructions et le Tezkiretül Bünyan. Lisez-vous l’arabe ?

— Oui. »

Barçin Yayla lui tend l’autobiographie de Sinan.

« Le lisez-vous rapidement ? Une question. Que faut-il chercher ?

— Ce qu’un croyant ne peut relever. »

Lignes et pages défilent, et les heures s’écoulent. Le silence est absolu. Tout Istanbul s’étend au-delà de la fenêtre mais la ville paraît assourdie, ralentie, en suspension dans la chaleur dorée, mellifiée. Ayse lève les yeux, pour les reposer. L’arabe impose un rythme, une diction, une direction autre que celle de gauche à droite et de haut en bas des alphabets romains. La pièce est hors du temps et ils pourraient vivre en un autre siècle, un autre millénaire. Un temps sacré. Ayse en a conscience, à présent. Les mots défilent, défilent. Chercher ce que l’œil du croyant négligera. Regarder avec l’œil de l’impie, du vendeur, du mercanti. La lumière du jour se déplace à l’intérieur de la pièce, une autre strate jaune et friable couvre les piles de journaux et de coupures de magazines. Les ombres s’étirent, la chaleur est écrasante. Il y a désormais longtemps qu’Ayse ne prête plus attention aux odeurs…

… Le Grand Architecte de la Porte de la Félicité commanda un motif pour le tombeau de la bien-aimée sultane Hürrem à Yakov Assa des kehalim des Séfarades.

Ayse relit le passage.

Yakov Assa des kehalim des Séfarades.

Respirer est laborieux. Cet espace clos et puant manque d’air mais pas de poussière, et elle se sent suffoquer. Elle repose le livre. Yakov Assa. Séfarades.

Ce que l’œil du croyant ne peut voir. Ayse met en place son scripteur oculaire et se connecte à la base de données architecturales. Tout Istanbul s’y trouve, digitalisé et éternel, aisément explorable. La tombe de Roxelane, construite par Sinan en 1558 dans le grand ensemble de la mosquée Süleymaniye. Le cœur battant, Ayse parcourt l’intérieur carrelé. Des motifs représentant l’Arbre de Vie s’épanouissent au-dessus de niches aux thèmes floraux. Il y a au-dessus de chaque porte un panneau de carrelage, des céramiques d’Iznik calligraphiées en or sur fond bleu. Les seuls écrits. Ayse se concentre sur un mot, zoome, ajuste la netteté, zoome encore ; droit sur la lettre, en elle. Elle ne peut plus respirer. Chaque caractère est constitué d’autres caractères, quant à eux minuscules. La résolution lui permet seulement de constater que tous sont différents les uns des autres, mais Ayse est certaine que chacun d’eux contient l’équivalent du panneau complet. Géométrie fractale. Ce qui est grand composé de ce qui est petit.

« Microcalligraphie », murmure-t-elle. Le premier mot depuis combien d’heures ? Elle ne saurait le dire. Le soleil est si bas qu’il pénètre directement dans cette pièce du grenier. « La septième lettre est là, le fa. Elle a toujours été présente, mais elle était bien trop petite pour retenir votre attention. »

Ayse prend conscience que voir un homme connaître une révélation spirituelle est un privilège accordé à très peu d’élus. Elle explique l’histoire de la microcalligraphie que les juifs séfarades ont apportée en gagnant la société libérale de la Constantinople ottomane après que le décret de l’Alhambra les avait bannis d’Espagne en 1492, et Barçin Yayla passe de la stupéfaction au même émerveillement qu’a connu Ayse en trouvant la réponse, pleine et entière, écrite en lettres minuscules dans le tombeau de la sultane Roxelane. Elle sait à présent ce qu’a ressenti Adnan lorsqu’il a appréhendé le projet Turquoise dans sa totalité lors d’un éclair de lucidité, mais Yayla découvre des choses que ni elle ni Adnan ne pourraient voir. Il pénètre dans un univers fermé à tous les autres, croyants ou incroyants. Il bénéficie d’une révélation transcendantale. Il a atteint le point culminant de son existence, obtenu la preuve du bien-fondé de ses croyances. Si Dieu est présent dans tous les atomes de l’univers, son nom doit également être inscrit dans chaque pierre de la cité, chaque cellule, chaque molécule, chaque particule subatomique. La réalité est tissée à partir des Sept Lettres. Le nom de Dieu est un jeu de figures exécuté avec de la ficelle divine. Dieu est grand, murmure-t-il. Dieu est grand.

« Des éléments de microcalligraphie séfarade forment les calligrammes bektasis. Les Séfarades étaient bien implantés à Istanbul, à l’époque de Sinan, et les principes de la microcalligraphie devaient lui être familiers par l’entremise de l’influence des Bektasis sur les janissaires. Nous savons qu’il a commandé à ce Yakov Assa des microcalligraphies pour le carrelage du tombeau de la sultane Hürrem. Le petit qui constitue le grand, le grand composé du petit. Le nom secret de Dieu ne peut être connu que si on prend conscience qu’il est inscrit au cœur de chaque chose, que nous l’avons constamment près de nous. Nous ne cherchons pas quelque chose à l’échelle d’une ville ou d’un paysage. Ce que nous cherchons est minuscule mais offert à tous les regards, une chose que nous voyons constamment sans y accorder la moindre importance.