Выбрать главу

— À Istanbul ? Une quête de ce genre prendrait une vie entière.

— Mais il doit être possible de le trouver. Le nom secret de Dieu est accessible au derviche qui comprend pleinement ces choses. Le tarikat de la Divine parole voulait placer l’homme mellifié là où seuls des Houroufis pourraient le retrouver un jour. Si les lettres les plus grandes sont tracées par l’architecture de Sinan, nous pouvons parier sans prendre trop de risques que les petites le sont aussi.

— Il y a vingt-deux mosquées de Sinan, à Istanbul, sans parler des hammams, mescids, medersas, hans et türbes », rétorque Yayla.

Mais il a refermé les doigts sur le tube d’acide chlorhydrique et joue avec.

« Eh bien, il ne peut s’agir ni de sa première construction ni de la dernière, car nul ne sait quand il mourra.

— La volonté de Dieu.

— Je suggère donc de débuter par l’indice dont nous disposons, autrement dit que nous trouverons la lettre microcalligraphique dans le türbe d’Haseki Hürrem.

— L’intérieur du tombeau de Roxelane est tapissé de trois mille carreaux. Lequel contient le fa ? »

La détermination de Yayla vacille. Ayse a vu cela chez bon nombre de chercheurs de trésors et d’antiquaires fanatiques rencontrés dans le microcosme des négociants en art d’Istanbul. Plus ils se rapprochent de l’objet tant convoité, plus ils hésitent à s’en emparer. La quête l’emporte sur le reste. La levée du mystère ne peut être que frustrante. C’est la fin de l’histoire. Le soleil se lèvera, le lendemain du jour où Barçin Yayla aura pu lire le nom secret de Dieu, et il devra alors dormir, manger et déféquer comme avant. Tout risque de s’achever le soir même, très rapidement, sans qu’il n’y soit pour rien. N’aurait-il pas gaspillé de nombreuses années supplémentaires sans trouver la Lettre perdue, faute de remarquer son contenu artistique au-delà de sa signification première ? Il a fallu pour y parvenir la perspicacité d’une autre personne. Une femme, qui plus est.

« J’en doute. Les petites choses s’égarent facilement. Le carreau en question aurait pu se casser ou se desceller. Ce que nous cherchons est nécessairement petit et banal, mais on doit le trouver en plusieurs endroits. » Attrape-le. Retiens-le. Ne laisse pas le doute s’installer. « Nous devons y aller. Il est possible de le faire sans attendre. Le tombeau est encore ouvert. Venez. Vous pourrez le voir ce soir même. Ce soir même. »

Hésitations. Répulsion. Terreur et, finalement, exultation.

« Oui, oui, allons-y ! S’il est là, trouvons-le. Dieu est bon, Dieu est compatissant. »

Tel est le chant de marche des janissaires. Yayla disparaît dans sa chambre pour se munir d’un sac à dos. Ayse soupire. La fatigue intellectuelle est plus éprouvante que celle physique, et il lui reste énormément de choses à faire avant d’atteindre le lieu où repose Haci Ferhat. Elle a vu juste. Elle le sait. Le bien-fondé de son raisonnement s’inscrit dans tous ses neurones. Tout découle de l’angle sous lequel on considère la situation. Elle tapote son paquet de cigarettes, pour en expulser une. Elle va pour l’allumer quand Yayla le remarque et lui lance : « Excusez-moi, mais pourriez-vous vous en abstenir ? Ça va empuantir les lieux. »

Les lasers écrivent en synchronisation parfaite et le résultat est magnifique. Fins d’un micron, les rayons n’apparaissent que lorsque des grains de poussière traversent en miroitant l’espace séparant le scripteur du globe oculaire.

La poussière. Des cellules de peau mortes. À quelque chose près, quatre-vingts pour cent de la poussière domestique est attribuable à l’exfoliation. Le fait que nous soyons des fontaines de poussière et d’excrétions diverses donne à Leyla la chair de poule. C’est répugnant. La danse du fil de lumière trace des brins d’ADN entortillés sur les rétines de l’équipe CoGoNano! L’animation qui l’a éblouie lorsqu’elle était là-bas, au NanoBazar. L’animation qui a sidéré Mete Öymen de l’Agence européenne de financement des technologies émergentes. Cet homme a une âme de fonctionnaire alors qu’il y a ici des entrepreneurs. Ils vont de l’avant avec pondération, ce sont des chasseurs de nouveautés.

Leyla tente d’interpréter leurs expressions mais Mahfi Bey, Ayfer Hanim et Gülnaz Hanim se sont placés de façon à tourner le dos à la baie panoramique et sa vue à couper le souffle qui va de Beyoglu à la Corne d’Or, le Bosphore éternel. Ils ne laissent voir d’eux que leur silhouette. Leyla doit rester attentive pour ne pas fermer à demi les paupières, lever la main en visière au-dessus de ses yeux, leur révéler qu’elle les étudie.

Elle est restée impassible devant les membres des services de sécurité et la réceptionniste à la peau de pêche merveilleusement maquillée, dans la salle d’attente aux sofas capitonnés de cuir si confortables qu’elle s’y est enfoncée comme on sombre dans le sommeil puis dans l’ascenseur avec le comité d’accueil de CoGoNano!, et finalement dans le bureau du quinzième étage donnant sur des continents et des empires.

« Je peux aller me rafraîchir ? »

Certainement.

Dans les toilettes de marbre où de l’eau de rose, de Cologne et déionisée étaient à sa disposition elle s’est autorisée à libérer des petits couinements et sautillements de surexcitation. Je l’ai fait. J’ai réussi. Je suis au sommet de la tour. Le bureau d’angle. CoGoNano! sur son badge. Elle a glissé une bombe de déodorant sous son chemisier, visé ses aisselles. Quand cette canicule finira-t-elle enfin ? Giclée un, giclée deux. Leyla s’est rappelé que sa mère appelait cela la douche kurde. Elle a rougi, gênée par ce souvenir. Les gens qu’on aime ne sont pas toujours irréprochables. Puis elle a lissé ses cheveux, fait un raccord de rouge à lèvres et redressé sa jupe avant de gagner le théâtre des opérations. Chaussures neuves et chemise venant d’être repassée avaient concentré et remonté Aso.

« Vous avez pris des nanos ? lui a-t-elle murmuré pendant que l’assistant les escortait vers la salle de conférence.

— Seulement un peu de HFK-32Gamma, comme tout le monde. Vous voulez dire que vous êtes nu-tête ? »

Dans la salle de conférence les yeux ont perdu leur éclat et se sont transmués en plomb. L’excitation quasi sexuelle s’est envolée.

« Il s’agit d’une véritable révolution, dit-elle. Ce jour est le premier d’une ère nouvelle. Celle où l’information sera écrite dans le code génétique. Tout ce que nous conservons sur des mémoires amovibles, nos cepteps ou des sites de stockage de données du Tadjikistan…, nous aurons tout cela à l’intérieur de nous-mêmes. Toutes les photographies que nous avons prises au cours de notre existence, ce n’est que l’équivalent d’un ongle de stockage. Et l’accès est instantané. N’avez-vous jamais souhaité disposer d’une mémoire photographique parfaite ? Vous l’avez. Il vous suffit de voir une chose pour pouvoir ensuite vous en rappeler, et pas simplement vous en rappeler mais la montrer à des tiers, dans ses moindres détails. Et ce n’est qu’un début. Toute la musique qui a été composée tient dans votre appendice. Tous les livres jamais écrits prennent un peu plus de place, disons quelques centimètres d’intestin. Tout ce que nous aimerions savoir faire, comme jouer du piano ou parler une langue étrangère, réparer sa voiture ou tenir ses livres de compte, il suffit de le charger pour l’avoir en soi de façon définitive. Vous voulez apprendre un rôle ou consulter la jurisprudence dans la bibliothèque légale ? C’est à votre portée. Plomberie, programmation informatique, physique, chimie, tout vous est accessible. Vous pouvez tout savoir. Et je dis bien tout. La présence des nanos ordinaires est éphémère, alors que le transcripteur Besarani-Ceylan écrit les données dans les cellules de votre corps – et vous ne risquez pas d’oublier votre corps comme votre portable. » Leyla est sidérée de se souvenir de la totalité de son laïus. Mot pour mot.