Enfant, à l’occasion de la grande réunion familiale du Nouvel An, elle se déguisait avec ses sœurs pour interpréter la chanson du concours annuel de l’Eurovision ou du gagnant de « La Turquie a du talent ». Elle a grandi sans jamais se laisser intimider par le public, avec assez d’assurance pour oser s’adresser à n’importe quel interlocuteur et se produire sur n’importe quelle scène – que ce soit une table basse ou devant un groupe d’investisseurs –, mais c’est la première fois qu’elle ressent de tels frissons. Ce jour-là les mots sortent d’eux-mêmes de sa bouche. Elle resplendit. Et elle aime ça.
« Vous enregistrez et revivez à la demande chaque instant de votre vie, dans ses moindres détails. Sans que la totalité n’occupe plus d’espace que, disons, votre estomac. Toute votre existence reste présente en vous. Une copie conforme. Et vous avez également la possibilité de partager la vie de personnes désireuses de vous transmettre leurs expériences. Vous savez ce que pensent vraiment vos interlocuteurs, vous partagez leur esprit et savez avec précision quelles sont leurs intentions. C’est bien plus que de la nanotechnologie, c’est la prochaine révolution industrielle. Tout deviendra absolument génial, avec le transcripteur Besarani-Ceylan. »
Leyla reste debout sans rien ajouter. Elle continue de capter leur attention pendant le reflux de l’onde d’adrénaline. Puis elle referme brusquement son attaché-case et s’assoit à côté d’Aso à la grande table. Est-ce la chaleur du soleil qu’elle perçoit sur son visage ou une sensation attribuable à son discours ? Ceux de la CoGoNano! ne sont toujours que de simples silhouettes, des personnages privés de visage.
« Nous vous remercions, mademoiselle Gültasli. Et vous aussi, monsieur Besarani. » Seul le timbre de la voix indique que c’est le membre masculin du trio qui s’exprime. « Vous avez présenté votre produit avec conviction et nous avons perçu votre engagement et votre passion.
— Sans doute avez-vous des questions à nous poser. »
L’homme tourne légèrement la tête vers la femme qu’il a sur sa droite.
« Le but que s’est fixé la CoGoNano! est la commercialisation massive de nano-applications, dit-elle. Nous avons investi énormément d’argent dans des produits ludiques, nous développons des nanos chorégraphiques, ainsi qu’un altérateur de voix. Un autre projet qui nous tient à cœur est un simulateur du syndrome de Tourette. C’est à se tordre et il ne fait aucun doute que le produit viral que nous lancerons le mois prochain figurera rapidement sur la liste de nos meilleures ventes. Nous pensons faire appel à des célébrités pour la promo, peut-être en l’utilisant lors du Meclis d’Ankara. Des politiciens atteints du syndrome de Tourette, voilà qui devrait être irrésistible, non ? Nous effectuons par ailleurs une étude de marché pour un produit très prometteur, le bonbon mental. C’est un jeu cérébral visuel qui provoque de véritables modifications neurologiques. Ce que vous proposez est tout à fait dans notre créneau, car ce n’est pas industriel, mais nous cherchons le must en matière de gadgets pour les jeunes de quatorze à vingt-quatre ans.
— C’est donc un refus », résume Leyla, surprise d’être si calme.
« En effet, mademoiselle Gültasli, déclare la troisième silhouette. Nous vous remercions de nous avoir présenté votre projet et nous vous souhaitons de trouver preneur, mais nous n’avons pas pour vocation de changer le monde. »
Les abords du pont du Bosphore sont bloqués. La petite citadine bruyante est embourbée dans l’embouteillage, coincée entre des murs de camions menaçants. Les avertisseurs beuglent. Les clims luttent contre la chaleur. Même le maillot blanc autrement immaculé de cousin Naci a des cercles de sueur sous les aisselles.
« Arrêtez de klaxonner, bordel ! C’est pas ce qui vous fera avancer ! crie Leyla aux conducteurs immobilisés sur la courbe du pont. Ils veulent se rendre sourds, ou quoi ? Les gens sont cons, complètement cons ! » Elle baisse la glace et hurle aux six files de véhicules figés : « Connards ! Bande d’individualistes ! Vous pourriez pas penser aux autres ? Mais non, il faut arriver dans les temps et paraître détendus, et on se retrouve coincé avec dix mille putains d’égoïstes dans votre genre ! Salauds ! Faudrait vous balancer du pont ! »
Un type entre deux âges au volant d’une vieille Toyota rouge regarde durement la harpie mal embouchée. Aso en fait autant. Naci, toujours placide, s’est contenté de hausser les sourcils.
« Ces nanos de Tourette… Vous êtes certaine de ne pas en avoir inhalé ? demande Aso.
— Vous ne valez pas mieux qu’eux, monsieur. N’avez-vous-pas-chopé-ce-putain-de-virus ? lance Leyla en pivotant vers lui. Si c’est le cas, vous auriez intérêt à chercher un remède ! Les salauds ! Les salauds ! Ils auraient pu me le dire avant que je me crève le cul pour aller les voir. “Nous n’avons pas pour vocation de changer le monde !” Je viens de comprendre que nous n’avons pas rencontré ceux qui ont le fric. Ils se sont débarrassés de nous en nous envoyant des sous-fifres. “Le must en matière de gadgets pour les jeunes de quatorze à vingt-quatre ans.” Bande de connards !
— J’ai comme l’impression que vous prenez tout ça trop à cœur, mademoiselle Gültasli.
— J’essaie seulement de faire de mon mieux, voilà tout. J’ai été bonne ! J’ai été sacrément bonne, putain ! »
Cousin Naci inspire chaque fois que sa proche parente jure. Les filles de la famille Gültasli ne disent pas de vilains mots. Seules celles de la branche de Demre sont si mal embouchées.
« Enfin, nous pouvons tirer un trait sur la CoGoNano! Mais nous avons une piste pour la couverture du Coran. »
Naci approuve la déclaration d’Aso d’un hochement de tête.
« Oh, pourquoi êtes-vous aussi raisonnables, bordel ? Vous avez réagi exactement de la même façon hier, après le refus du Fonds d’investissement européen. Emportez-vous, bordel ! » crie Leyla aux camionneurs et au type dans sa Toyota.
Ils n’y prêtent pas attention et gardent la main posée sur le levier de vitesse. De leur point d’observation plus élevé ils voient ce qui se passe loin devant, une onde qui a pris naissance sur le pont et se propage vers eux.
« Je ressens peut-être un iota d’irritation », déclare alors cousin Naci.
Leyla et Aso pivotent vers lui, sidérés. Cousin Naci hausse les épaules et retrouve son mutisme habituel. Les camions redémarrent, avec la petite citadine prise en sandwich entre eux. Le ceptep de Leyla se fait entendre.
« Quoi ! Qu’est-ce qu’il y a encore ? »
Il s’agit de Lütfiye Ashik des Projets spéciaux de l’Özer gaz et matières premières qui répond à son appel. M. Saylan pourra lui accorder une demi-heure, le lendemain à neuf heures trente, si ça lui convient.
« Oui, oui, évidemment que ça me convient ! Allô ? Allô ? Nous serons deux, moi et M. Aso Besarani. Merci. Au revoir. »
Les hommes en restent bouche bée.
« Özer ! s’exclame Leyla. Özer ! Özer gaz et matières premières, division des Projets spéciaux ! » Dans un angle de son champ de vision, sur le côté du rétroviseur, elle repère une dépanneuse huit véhicules derrière eux.