Le ferry longe le méthanier puis glisse sous sa poupe et est ballotté par son sillage. Georgios Ferentinou se stabilise en se tenant à la rampe, la respiration hachée. Des filles dévalent avec agilité l’escalier en jacassant par-dessus leur épaule. Il essuie la sueur de ses sourcils puis reprend en soufflant l’ascension de la dernière volée de marches. Le méthanier fend les flots sous le pont et ses hélices immergées à moitié tournent lentement. Georgios se le représente disparaissant au cœur d’une boule de feu destructeur. Verrait-il cet éclair, sentirait-il l’onde de chaleur et – si oui – serait-ce une souffrance insoutenable et extatique ou une simple caresse avant son incinération ? Il imagine la chair des cuisses et des bras nus des filles en shorts, bain de soleil et sandales à lanières changée en goudron noir bouillonnant. Ce serait rapide, instantané. Tous mourraient avant d’en prendre conscience. Lors de ces nuits étouffantes où toute la chaleur que le couvent des derviches a emmagasinée pendant le jour semble se concentrer dans sa chambre, ses pensées partent fréquemment à la dérive pour tenter d’imaginer quels sont les atours et les formes de la mort.
Le major Oktay Egilmez est assis sur une banquette en plastique, dans l’ombre de la passerelle. Il allume une cigarette et tend le paquet au vieil économiste qui s’installe avec lourdeur près de lui.
« En 2021, j’ai été affecté aux services de renseignements militaires à Diyarbakir, déclare-t-il sans préambules. Pendant la période qui a précédé notre entrée dans l’Union européenne, nous avons décidé de porter des coups stratégiques contre le PKK. Il fallait affaiblir les nationalistes kurdes et les empêcher de consolider leurs positions avant que les droits de l’homme et la législation s’appliquant aux minorités ethniques en vigueur en Europe nous laissent pieds et poings liés.
— C’était stratégiquement judicieux, admet Georgios.
— C’est ce que nous nous sommes dit, nous aussi. Nous avons lancé des opérations qui n’avaient rien d’orthodoxes mais qui ont été couronnées de succès.
— Je n’en ai jamais entendu parler. »
Le ferry vire dans le chenal et la lumière plonge sous le tablier du pont pour atteindre le visage de Georgios Ferentinou. Le soleil est généreux et l’homme sourit en sentant sa peau se tendre. Les vieillards devraient toujours sourire, lorsqu’il y a du soleil.
« Il fallait que rien ne puisse être démontré lors du processus d’adhésion. Nous avons donc organisé quelques assassinats politiques qui avaient tout de meurtres crapuleux ou d’accidents, des opérations discrètes, des interventions des forces spéciales camouflées en massacres entre clans rivaux à l’occasion d’un mariage, vous connaissez les petits travers des Kurdes.
— Ils sont un peu comme les Grecs, à ce qu’on dit. »
Le major Egilmez baisse la tête. « Mille excuses, professeur Ferentinou. » Le soleil atteint désormais son visage et il ferme un court instant les yeux, comme s’il faisait ses dévotions. « Ce que je trouve personnellement positif dans ce groupe de réflexion complètement ridicule, c’est qu’il m’a permis de regagner Istanbul. La politique prime tout, à Ankara. Et le moindre écart est sévèrement sanctionné. Le Dr Cengiz Samast a été placé à notre tête.
— Jamais entendu parler de lui non plus.
— Je m’inquiéterais, dans le cas contraire. Le Dr Samast est le conseiller en guerre chimique le plus éminent du pays.
— Je crains que la terminologie militaire ne me soit pas familière.
— Tuer ses adversaires est à la fois risqué et inélégant, et il n’y a rien de tel pour susciter un vif ressentiment. Il est bien plus subtil, et rentable, de rallier ses ennemis à sa cause.
— J’ai comme l’impression que vous n’êtes pas censé me dire tout ça.
— Dans le cadre de l’opération Euphrate, nous avons expérimenté une arme neurochimique de la deuxième génération sur une population civile isolée. Je parle d’un agent nanotechnologique aérobie conçu pour pénétrer dans le cerveau et modifier l’assimilation de dopamine, d’ocytocine et de sérotonine. Connaissez-vous le rôle de ces substances ? »
Deux livreurs aux chaussures de sécurité éraflées viennent siroter leur thé contre le bastingage, pour regarder les mouettes qui plongent dans le sillage.
« Je sais qu’elles jouent un rôle primordial en matière de comportement et d’émotions.
— L’agent en question devait renforcer la passivité, rompre les liens associatifs et accroître la méfiance mutuelle tout en développant la réceptivité à nos arguments.
— Votre propagande. »
Le major Egilmez paraît amusé.
« Voyons, professeur, vous savez aussi bien que moi que la République de Turquie ne s’abaisserait jamais à faire de la propagande ! Seulement des études de marché. Nous avons donc opté pour Divrican, un petit village isolé du secteur de Sirnak Merkeze, province de Sirnak. Il y avait deux raisons à ce choix : cette bourgade était connue en tant que base d’un seigneur de guerre local appartenant au PKK et sa proximité avec l’Iran nous permettrait, en cas de problèmes, d’imputer ces derniers aux retombées du mont Fandoglu. Vous devez vous rappeler que nous avions envisagé d’évacuer tous les hameaux de la région frontalière et que les animaux et les produits agricoles en provenance de ce secteur sont toujours contingentés.
— Je présume que notre gouvernement ne s’abaisserait pas non plus à livrer une guerre économique.
— Cela va de soi. Le colis a donc été déposé à trois heures du matin par un drone furtif Hoodoo modifié. Quatre heures plus tard, on relevait dans la totalité de la population d’étranges symptômes neurologiques.
— Qu’entendez-vous par là ?
— Suggestibilité accrue, hallucinations visuelles ou auditives, sous une forme logique et persistante. Croyance en la réalité de ces visions, comme pour les voix intérieures dans les cas de schizophrénie, une conviction inébranlable dans le caractère personnel de ces apparitions.
— Quelle était leur nature ?
— Principalement religieuse. Manifestations surnaturelles. Voix intérieures qui s’expriment avec une autorité divine.
— Jésus et sa mère », dit simplement Georgios Ferentinou. Il a de sérieuses difficultés à respirer. Ses poumons, sa trachée, semblent avoir été transmués en plomb.
« Ça vous est familier, pas vrai ? Des gens voient des péris et des lutins, des petits robots magiques. Des djinns. Karin. Hizir. Je suis rationnel, je ne crois pas en l’existence des djinns, des karins et du Saint vert. J’en conclus que votre ami le cheikh a subi une attaque nano.
— Mais comment ? »
Georgios est nerveux. L’inversion du sens de rotation des hélices fait vibrer le ferry. La circulation et les quais d’Eminönü défilent. Le major Egilmez se lève et redresse sa veste.
« Tout indique que nous sommes arrivés à destination. Vous devriez regagner votre voiture avant que votre chauffeur s’impatiente. »
Il s’avance dans la foule qui redescend.
« Ces gens, ces villageois, ces Kurdes ? Que sont-ils devenus ? » crie Georgios.
Mais le militaire a déjà disparu. Georgios sait qu’il ne le reverra pas aux réunions. Il y aura un siège inoccupé autour de la table, demain, une lettre d’excuse du major Ortak Egilmez. Une surcharge de travail, le poids de ses obligations.
La rampe a été abaissée et les véhicules manœuvrent pour contourner la limousine noire gouvernementale. Le chauffeur attend à côté de la portière ouverte, visiblement impatient, les yeux levés vers Georgios sur le pont supérieur.
Mustafa tapote du bout de l’index ses lunettes miroir afin qu’elles se positionnent à l’endroit voulu sur l’arête de son nez.