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« On va tourner dans un film d’action ? » demande Necdet.

Mustafa caresse la puce du contact. Cela fait des années que le petit véhicule à gaz est parqué dans le garage souterrain mais il démarre instantanément. Le revêtement en plastique des sièges a des odeurs de beurre frais et d’électricité. Une fine pellicule de poussière recouvre toute chose. Le compteur kilométrique est presque à zéro. Necdet ignorait que le Centre de sauvetage commercial Levent disposait d’une flotte de voiturettes.

« On trouve là en bas des trucs que tous ont dû oublier, déclare Mustafa en allumant les batteries de tubes fluorescents qui révèlent une étendue bétonnée et un alignement d’une vingtaine de VW. J’ai envisagé de monter une entreprise de taxis, mais Suzanne pourrait remarquer que le kilométrage augmente régulièrement. »

Mustafa gravit en trombe la spirale de la rampe de sortie qu’illuminent les projecteurs, comme s’il était l’agent Metin Çok ou le légendaire Jack Bauer.

« Pour répondre à ta question », dit-il alors que les portes s’ouvrent devant eux sur un coin de lumière de fin d’après-midi. « Oui, en un certain sens, c’est un film d’action. »

Necdet a un mouvement de recul et laisse échapper un petit cri car le ciel grouille de djinns. Ils sont des millions qui tourbillonnent et s’interpénètrent, comme si c’était une tempête envoyée par Dieu en personne. Gris orageux, djinns ardoise liquide, cordes et torons de génies inférieurs hurlant dans le ciel au-dessus de Levent. Les tresses d’entités s’assemblent en énormes câbles, un pont suspendu divin reliant Istanbul aux cieux. Tous les brins de cette résille de liens s’éloignent dans la même direction, tel un gigantesque panneau indicateur céleste. Necdet sait sans l’ombre d’un doute que cette voie mène à un appartement d’Eregli.

Les traits de Mustafa se sont crispés. Il se penche sur le volant, les jointures livides. Il file comme une flèche entre les voies, fait des queues de poisson aux camions, poursuit des Audi et des Mercs de direction, se faufile entre des trams en approche.

« Où as-tu appris à conduire comme ça ? lui demande Necdet.

— Police touristique. J’y ai effectué mon service militaire. On n’a pas à craindre pour sa peau, dans leurs services. Je te fais une démo de conduite policière, ce qu’ils appellent le pilotage défensif. Il faut partir du principe que tous ceux qui circulent sont des crétins homicides et se comporter en conséquence.

— C’est pour ça que tu as mis ces lunettes miroir de peigne-cul ? »

Mustafa brait un rire sonore.

« Sais-tu combien de temps j’ai attendu ça, monsieur Hasgüler ?

— Attendu quoi ?

— Que tu me fasses rire un jour. Je vais te le dire. Très précisément six mois, quatorze jours et huit heures. Il existe une règle de base pour bosser au Centre de sauvetage commercial Levent, et c’est qu’il faut posséder un sens de l’humour à toute épreuve pour ne pas disjoncter. Je t’aime comme un frère, Necdet Hasgüler, mais je n’avais jamais vu chez toi quoi que ce soit ressemblant de près ou de loin à de l’humour. Tous ces projets d’affaires tordus, cette histoire de golf urbain loufoque, j’ai fait mon possible pour t’arracher un sourire mais tu te contentais de hocher la tête comme un débile. Je ne sais pas ce qui t’est arrivé, mais ça t’a transformé.

— Est-ce que ça renforcerait ton point de vue si je te demandais ce que tu veux dire ?

— Tu réagis à ce qui se passe autour de toi. Tu es surpris. Ton entourage existe enfin. Tu parles. Tu as des opinions. Tu peux être complètement à côté de tes pompes, mais tu exprimes des idées personnelles. Tu deviens un individu à part entière. »

La sérénité et les certitudes que Necdet a connues dans la mosquée des tulipes, les souvenirs écrasants que le Saint vert a fait ressurgir sous le Centre de sauvetage commercial…, il n’a jusqu’à présent jamais envisagé que tout cela pouvait faire partie d’un processus plus important, la renaissance – ou plus exactement la naissance – de Necdet Hasgüler. De quoi s’agit-il ? Qui est cet autre Necdet ? Il se sent bien dans sa peau, il est alerte et lucide. Il est véritablement conscient pour la première fois de son existence. Hizir, celui qui apporte l’eau, le maître des sources et du renouveau, lui a permis de mûrir.

Necdet lorgne le ciel en ébullition comme leur voiture reprend de la vitesse sur le pont Haliçoglu. Les djinns se sont regroupés pour tourner au-dessus de la grande intersection, à proximité de la station de bus principale. Mustafa pénètre dans la tornade de djinns.

Dans les étroites rues d’Eregli bordées d’immeubles d’habitation sinistres, Necdet s’intéresse à un magasin d’angle et demande à Mustafa de s’arrêter.

« La femme qui voit les péris, où habite-t-elle ? »

Le commerçant est mal à l’aise, il ne tient pas en place.

« Nous ne sommes pas des journalistes, précise Mustafa en désignant le logo du Centre de sauvetage commercial Levent sur son polo. Mon ami est un cheikh. Il a vu des djinns et il voudrait s’entretenir avec la femme aux péris. »

Les yeux de leur interlocuteur lui sortent de la tête et il cherche à tâtons son chapelet.

« Dieu nous protège ! Maison de Crimée, dans Günaydin Sok. Il faudra payer le kapici. C’est lui qui gère tout ça.

— Permettez-moi d’en douter », répond Necdet en faisant de la main le geste propre aux cheikhs, aux saints et aux maîtres des mystères. « Au fait, le djinn de votre magasin estime que vous devriez renforcer la sécurité.

— C’est vrai ? demande Mustafa lorsqu’ils retrouvent la chaleur stagnante de la rue. Il risque de se faire attaquer ?

— Comme tous les petits commerçants. »

Le concierge occupe une loge carrelée juste à côté de la cage d’ascenseur de la maison de Crimée. L’ascenseur en question est une sorte de guillotine en fer forgé mue par des câbles huileux et des contrepoids qui se déplacent à une allure folle, avec des portes métalliques qui claquent et des poulies à ailettes. L’entrée sent le tabac froid, les détergents et des couches de peinture brillante trop épaisses pour avoir pu sécher. On se croirait au siècle dernier. Peu de djinns résident ici, seulement quelques esprits furtifs regroupés autour des conduites de gaz ou dissimulés derrière les caches des câbles.

« Günes Koser, demande Mustafa.

— Faut prendre rendez-vous », annonce le concierge. Qu’il soit adipeux et ait un teint bilieux confirme son appartenance à la tribu des kapicis. Il ouvre un agenda. « Une consultation de la cheikha coûte cinquante euros. Matin ou après-midi ? Je peux vous proposer en soirée avec un supplément de vingt euros.

— Mon ami ici présent est lui-même un cheikh, déclare Mustafa. Il voudrait rencontrer la cheikha Günes sur un pied d’égalité. C’est un maître des djinns.

— Ça ne change rien au tarif. »

Necdet se crispe puis se penche en avant, comme pour renifler les parfums d’autres siècles.

« Vous avez un sérieux problème aux poumons, avertit-il. Vous fumez trop. Vous envisagez de consulter un médecin, et je vous conseille de ne pas perdre de temps. Votre cas est préoccupant. Ce n’est pas ce que vous redoutez, mais ça va s’aggraver si vous ne faites rien tout de suite. Je présume que vous n’avez pas envie de mourir avec un tuyau dans le nez.

— Appartement 16 ! crie le concierge. Vous êtes des démons. Éloignez-vous de moi !

— Nous sommes des hommes de Dieu », rétorque Mustafa.

La cabine d’ascenseur s’enfonce de façon alarmante de près d’un demi-mètre, sous leur poids. Mustafa fait pivoter le commutateur en cuivre vers le cinq. Des éléments mécaniques pesants claquent dans les hauteurs, d’autres leur répondent dans les profondeurs. La cabine soubresaute puis s’ébranle vers le haut.