Выбрать главу

« Que vois-tu plus exactement, quand tu dis voir des djinns ? demande Mustafa.

— Des nourrissons qui flambent, des visages sur les écrans d’ordinateur, de minuscules personnages volants aux jambes très très longues, des corps entortillés comme des cordes. Celui qui s’est installé à l’intérieur du concierge ressemblait à un poumon, avec un bec et des mains minuscules qui saillaient sur les côtés. Ça s’appelle comment, ce machin qu’attrapent les fumeurs quand leurs poumons durcissent et qu’ils ne peuvent plus respirer ?

— De l’emphysème.

— Ça y fait penser, en tout cas.

— Je me demande si Günes Hanim ne voit pas exactement les mêmes machins que toi mais les appelle des péris et toi des djinns.

— Je ne vois jamais deux fois la même chose. »

La cabine grimpe en crissant. Un grand fracas qui s’élève du rez-de-chaussée déplace l’attention de Necdet et Mustafa du plafond au plancher. Des portes claquent, des gens crient. Il y a des bruits de pas précipités. Des individus vêtus de noir gravissent à pas lourds l’escalier qui s’enroule autour de la cage d’ascenseur. Ils ont des casquettes de style militaire. Necdet s’accroupit et tire Mustafa, afin qu’il se baisse comme lui pendant que les inconnus passent rapidement : gilets pare-balles, bandes fluo aux poignets et aux chevilles, bas des pantalons glissés dans les chaussures.

« La police », murmure Necdet.

Il tente de déplacer le commutateur, presse un bouton de cuivre que d’innombrables pouces ont poli. La machinerie va les livrer aux forces de l’ordre. Des hommes positionnés autour de la porte de l’appartement 16. Tous sont armés et équipés comme des membres de la brigade antiémeute avec leurs matraques électriques et un bélier noir. Le sommet des têtes de Necdet et de Mustafa dépasse au-dessus du niveau de l’étage quand une main, une main issue de nulle part, se referme sur le commutateur d’étage et le déplace vers la gauche. Sans crissements, sans une seule plainte, la cabine s’arrête.

« Tu as vu ça ? murmure Necdet.

— Ils défoncent la porte, répond Mustafa. Ils entrent dans son appartement.

— La main… elle était verte ! »

Mais ils redescendent sans heurt et s’éloignent des cris et du fracas qui s’élèvent au sommet de l’escalier. La main était verte, désincarnée sans être pour autant coupée de tout. Il y avait à l’extérieur de la cabine, à l’extérieur de ce monde, un personnage aux yeux aussi profonds que le printemps. Les deux hommes viennent de recevoir l’aide d’une entité qui se trouve au-delà du compréhensible. Bruits de bottes et claquements d’une masse qu’on déplace une marche à la fois. La cabine va un peu plus bas que le rez-de-chaussée puis s’immobilise, bloquée avec le plafond à un mètre cinquante du sol de marbre. Necdet et Mustafa reculent dans les ombres. Les policiers atteignent l’entrée. Deux d’entre eux tiennent une de ces civières qui permettent de faire descendre un escalier à un malade ou un blessé. Necdet le sait, car on trouve les mêmes au Centre de sauvetage commercial. Clank clank clank. Une femme enveloppée d’une couverture thermique y est sanglée, et ses liens sont si tendus qu’elle peut seulement fléchir ses doigts et ses orteils. La feuille argentée dissimule sa tête mais elle se débat avec tant de vigueur qu’elle repousse ce qui la couvre et Necdet voit une large bande adhésive sur sa bouche. Leurs regards se trouvent. Necdet recule. La vie d’un autre monde crépite entre eux comme des éclairs ; djinns, péris, dieux, tout et rien à la fois. Manifestations de puissance. Puis quatre flics lui font franchir la porte pendant que les quatre restants embarquent le concierge qui bafouille et croise les bras sur sa tête, hors de son bureau carrelé, hors de la maison de Crimée. Necdet se relève quand Mustafa le tacle et le retient jusqu’au moment où l’effet doppler altère le son des sirènes. Puis les deux hommes forcent la porte de l’ascenseur et se hissent au niveau du sol de marbre.

« Tu as vu ça ? Tu l’as vu ? » Necdet dévale les marches qui les séparent de la rue. Tout Günaydin Sok est resté figé, sans voix. Une photographie : rue d’Istanbul à 18 h 25 le 14 avril 2027. « C’était elle, je l’ai vue à bord du tram, elle était juste à côté de moi quand la bombe a explosé. Et ce ne sont pas des flics comme les autres, c’est la sécurité. »

Mustafa le prend par le bras pour l’inciter à s’éloigner avant d’attirer l’attention, mais Necdet se dégage. Il reste debout, immobile, pendant que Günaydin Sok se remet en mouvement et que les sons réapparaissent autour d’eux. Concentré comme s’il tentait d’entendre une musique à la limite de l’audible, il grimace, secoue la tête puis semble percevoir une vague mélodie. Mustafa le voit s’élancer pour traverser la rue. Necdet s’arrête devant la boutique de cepteps Turkcell et lève la main pour désigner du doigt le robot à rayures jaunes et noires suspendu comme une guêpe pour se recharger à l’enseigne lumineuse du magasin.

L’appel à la prière jaillit des quatre minarets de la mosquée Süleymaniye pendant qu’Ayse Erkoç franchit la porte sud de l’enceinte. Ayse a toujours eu horreur de l’azan. Pas l’austère beauté de la voix humaine, même enregistrée et amplifiée comme en cette période de facilité, ni le contrepoint de la multitude d’appels qui s’élèvent de tous les secteurs de la ville et entrent en collision comme des vagues sonores. Non, ce qui l’horripile, c’est ce manque de respect pour sa personne. Ça lui rappelle qu’elle ne vit pas dans sa ville, ni dans son époque. Elle est dans la cité de Dieu, en un temps divin quant à lui absolu. Toutes les allées et venues et autres activités s’effectuent autour de ces cinq piliers. Cinq fois par jour, tu dois interrompre ce que tu fais pour te tourner vers Dieu. Elle redoute l’azan parce que c’est pour elle un cri atavique. C’est la négation du changement et de tout espoir d’évolution. Cela lui rappelle que les réalisations des hommes sont éphémères, que tout désir de progrès est vain. Tout le nécessaire est ici. La voie idéale. Il suffit de prier. Elle redoute l’azan parce qu’il proclame qu’Istanbul, la reine des cités, Demeure de la Félicité, est une cité d’hommes. Il lui rappelle qu’il n’y a rien ici pour une Ayse Erkoç.

« J’espère que ça ne vous ennuie pas si je vous le dis, déclare Barçin Yayla. Mais c’est la troisième fois que je vois passer cette voiture depuis notre départ de Küçükayasofya.

— Quelle voiture ?

— Oh, je crains de ne pas y connaître grand-chose. Elle est métallisée. Skoda, c’est une marque ? » Puis ils atteignent la porte de la cour et il ajoute : « Je vous invite à vous rendre dans la galerie des femmes. »

Ayse préférerait prendre son tube d’acide et se le verser dans les yeux. Barçin Yayla va prier avec les mâles dans la magnifique salle de prière deux fois plus haute que large, et Ayse en profite pour visiter les lieux. Des familles piquent-niquent sous la fraîcheur que procure l’ombre des arbres, nappes étalées sur l’herbe, mères pelant des œufs durs pendant que les pères servent le thé que contient leur Thermos. Les feuilles bruissent, agitées par des déplacements d’air imperceptibles. Ayse connaît bien la mosquée Süleymaniye, ses medersas attenantes et le reste du külliye, car elle a vu chaque jour son dôme et ses minarets de la fenêtre de son conseiller d’études à l’université, mais elle considère à présent tout cela sous un jour nouveau. Non par les yeux de la foi – Barçin Yayla lui a apporté la preuve de leur cécité – mais par ceux de l’architecte, du décorateur, du dessinateur. On trouve un rythme et une harmonie mathématique dans la disposition des dômes, du plus grand au plus petit en passant par le moyen. L’étendue des arcades, l’emplacement des fenêtres et contreforts sous les coupoles, la hauteur des piliers et le nombre de balcons des minarets, les formes géométriques des carrés, hexagones, octogones. Non, ce ne sont pas des pierres mais de la musique. Elle pourrait consacrer des années, des décennies à chercher ce qui se dissimule dans ces chœurs et leurs correspondances merveilleuses.