Les ombres du crépuscule se regroupent sous les arbres et sur les seuils de porte quand Ayse entre dans le cimetière où se dressent les mausolées de la maison d’Osman. A-t-elle entendu des chauves-souris ? Elle fait trois fois le tour du tombeau de Roxelane. Elle étudie les motifs sous le jour décroissant, farfouille autour dans l’herbe, scrute les panneaux, caresse les caractères gravés sur les piliers funéraires, gratte le gravier du bout de sa chaussure. Rien, il n’y a rien. Elle pourrait venir ici chaque jour pendant un an, par tous les temps, sans rien obtenir de positif. Comment a-t-elle pu imaginer qu’elle trouverait la clé au premier regard, que la solution viendrait à sa rencontre comme une balle, qu’elle éclipserait l’éclat architectural de cet immense ensemble religieux pour elle, et pour elle seule ? Néanmoins, la réponse est là, elle en a l’absolue certitude. Pendant qu’elle vient retrouver Yayla en flânant, des projecteurs s’allument l’un après l’autre et diffusent une lumière artificielle de mauvais goût sur le dôme et les minarets. Elle découvre des ombres anguleuses qui pourraient être des lettres coufiques dissimulées, si ce ne sont pas de simples contreforts ou encore des silhouettes d’oiseaux. Les familles plient bagages, reliefs des repas et couvertures, avant de chercher une poubelle pour se débarrasser de leurs bouteilles vides.
Elle trouve Yayla assis sur les marches, à côté de la porte de la cour, son sac à dos posé près de lui. Il est resplendissant. Son visage est radieux et il a les yeux brillants, une peau bien ferme. Ayse a vu tout cela sur bon nombre de miniatures des douze imams et des saints, la face voilée du Prophète en personne. Elle se demande si ce qu’elle a pris pour de l’innocence et de la naïveté ne serait pas de la sainteté.
« Nous avons une tâche à mener à bien, rappelle-t-elle.
— Une tâche gratifiante », répond-il.
Et elle comprend que pour cet homme consacrer des années à étudier carreau après carreau, inscription après inscription, corniche après corniche et niche après niche la plus importante réalisation de Sinan est une œuvre sanctifiée ; qu’il est convaincu que la lettre secrète est gravée dans chaque pierre et carreau. Une quête suffisamment longue pour laisser le temps d’assimiler le fait que découvrir ce que l’on cherche est secondaire. Une autre leçon du soufisme.
Pique-niqueurs et promeneurs du soir se dirigent par couples ou individuellement vers la porte qui donne dans Sidik Sami Omar Cadessi, à l’époque de Sinan la rue des Dépendants, non seulement à cause des stupéfiants qu’on y trouvait mais aussi de l’hôpital où les opiomanes étaient soignés avec compassion.
« Nous prendrons un véritable départ demain, annonce-t-elle. Allez-vous m’accompagner ou rester pour le yatsi ?
— Je compte regagner ma mosquée pour les dernières prières, déclare Yayla.
— S’ils savaient ce que vous cherchez, ce que vous croyez, tous vous traiteraient d’hérétique », l’avertit Ayse. Ils s’éloignent en faisant crisser le gravier sous le dais des arbres qui chuchotent comme des chauves-souris. « Ce qui n’est pas sans dangers, de nos jours.
— Tout homme est le bienvenu pour les prières. Dieu est bon. »
Avant de s’engager dans Sidik Sami Omar Cadessi, il se tourne pour regarder derrière eux la grande Süleymaniye qu’éclaire en contre-jour un coucher de soleil démesuré déployé sur Eyüp comme les étendards de l’armée divine, d’une luminosité surnaturelle sous les projecteurs. « Tout ceci est joie, pure joie ! »
Il n’y a dans tout cela aucune joie, pense Ayse. C’est l’enfer. Je fais partie de ceux qui se sont égarés. Selma Özgün l’a mise en garde. Rouge également, lorsqu’elle était sur le pont de Galata. Même le lapin de Beshun Ferhat l’a avertie d’un danger. Le Miel attire, le miel fascine, le miel prend au piège. S’associer à ceux qui cherchent l’homme mellifié est pure folie, mais elle l’a fait. Elle s’est laissé séduire. Elle s’est enrôlée dans la Légion perdue d’Haci Ferhat.
Barçin Yayla descend les marches vers Sidik Sami Omar Cadessi et s’immobilise. Sa bouche se gauchit, comme s’il souffrait.
« Je suis sur quelque chose », dit-il.
Ayse va aussitôt l’aider, mais elle ne remarque rien de particulier sur les pavés. Yayla a posé le pied gauche sur la grille d’un drain, un élément en pierre assez élégant, aussi ancien que la mosquée, gravé et ajouré. Il porte une sorte de motif en bas-relief, un peu trop élaboré compte tenu de sa destination. Puis elle le discerne. Il s’agit d’un ensemble de lettres coufiques superposées pour former un dessin compliqué. Ayse s’agenouille au milieu de la chaussée. Une petite citadine la frôle en cornant, et le conducteur l’invective. Elle ne l’entend pas.
« Kha, shin, say, thaw, tha, jîm, dit-elle. Kha, shin, say, thaw, tha, jîm ! Kha, shin, say, thaw, tha, jîm !
— Je l’ai perçu à travers mes semelles », s’émerveille Yayla. Il se débarrasse de ses chaussures et reste nu-pieds dans la rue. « J’ai posé le pied sur le nom secret de Dieu !
— Eh bien, pourriez-vous à présent vous en écarter ? » lui demande Ayse.
Elle suit les lettres du doigt. La gravure a résisté à quatre siècles d’érosion due à la circulation et à la pluie. Les espaces séparant les caractères coufiques rectilignes sont les trous par lesquels l’eau s’écoule. Ayse jette un œil vers le haut et le bas de la rue. Entre les pieds des piétons et les roues des mobylettes et des citadines bourdonnantes elle constate que les drains sont disposés à égale distance en travers de la rue. Au vu de tous, à l’emplacement le moins évident, petits mais omniprésents, passant inaperçus sauf pour ceux qui ont les yeux pour le voir.
« Sinan, vous êtes un génie ! »
Barçin Yayla psalmodie rapidement des Dieu est bon, Dieu est compatissant.
Ayse s’agenouille, colle sa joue à la grille et perçoit un souffle d’air rafraîchi par les profondeurs du vieil Istanbul. C’est l’haleine du fa, la lettre manquante, celle qui marque l’emplacement du cœur de Dieu.
« Fermez-la, bordel ! »
La surprise réduit Yayla au silence. Ayse se collete avec ses bagues. Son alliance cède facilement. Non, pas ça, jamais ! Elle retire une magnifique turquoise de l’ère des Tulipes qu’un client bulgare lui a remise en complément d’un achat. Ayse Erkoç la lâche dans le drain. Elle entend presque aussitôt un tintement, léger mais très net.
Can adore aller au supermarché. Les doux néons, l’éclat des gondoles. Le froid qui tombe en cascade des banques frigorifiques et les mystères entassés hors d’atteinte sur les étagères les plus hautes. Des familles se chamaillent autour des caddies et y empilent des marchandises retirées sitôt après, pendant que des petits enfants assis sur le siège pliant prévu à cet effet lui lancent des regards empreints de gravité tout en étant propulsés ou abandonnés dans ces allées des merveilles. Quant aux mères, toutes semblent s’apitoyer sur son sort quand Maman s’adresse à lui par signes. Pauvre petit enfant sourd. Non, je ne souffre pas de surdité et, même si c’était le cas, je vous verrais. Rien n’échappe à l’Enfant détective, pas plus les pochettes de collants que les rasoirs ou les bouteilles de Johnnie Walker Blue dissimulés sous les vêtements. À la caisse, il tente de déterminer la personnalité des clients en fonction de ce qui défile sur le tapis. Ce que Can aime le plus, au supermarché, c’est qu’il est loin de la place Adem Dede. Il n’y a pas Kenan qui lui adresse un clin d’œil et lui demande en articulant et en accentuant chaque syllabe : Ça va, aujourd’hui ?