Le grand magasin est bondé, ce soir, des gens qui déambulent sans rien acheter, simplement venus profiter de l’air conditionné. Sur l’aire de stationnement la chaleur est d’autant plus étouffante que l’intérieur est frais. L’air a une odeur d’asphalte chaud. Le monde est infini et somptueux.
« M’man, dit-il. Tu ne trouves pas que ça ressemble à la Californie ? »
Sekure Durukan lui adresse le geste signifiant : Qu’est-ce que tu vas chercher là ?
« Oh, rien du tout ! » répond Can en chargeant un autre sac à l’arrière de Bulle de gaz.
Tout voyage jusqu’au supermarché se termine par une petite récompense : un Esquimau glacé qu’il dégustera dans la voiture, non par impatience mais à cause de la sensation procurée lorsqu’il mord le chocolat couvert de gouttelettes de condensation pour atteindre au-dessous la couche fraîche et crémeuse pendant que défilent les lumières de la ville. La nuit, alors qu’il mange sa crème glacée et que sa mère tapote du bout des doigts le volant de Bulle de gaz, en suivant la danse des VU-mètres de l’autoradio, il entraperçoit la vie différente qu’ils auraient pu avoir. Cette rêverie a pour décor une jolie villa de banlieue, avec un garage, un toit de tuiles rouges et un peu de terrain autour. Il y a une balançoire et un trampoline sur l’arrière, une femme qui lit une revue assise sous la véranda. À l’intérieur un papa regarde un match avec ses amis, et peut-être feront-ils ensuite une partie de cartes. Dans la rue passe un petit garçon qui file en vrombissant sur un vélo magnifique. Un vélo sur lequel il pourrait se rendre n’importe où de par le monde. Ce petit garçon n’est autre qu’un Can qui ne souffre pas du syndrome du QT Long.
« T Long, chantonne-t-il. T’es long, t’es long.
— Quoi, mon chéri ?
— T’es long. »
Sur un panneau d’affichage de la taille d’un grand mur, Semsi remue devant son nez son postérieur rouge pailleté.
Can n’est pas autorisé à porter quoi que ce soit de lourd dans l’escalier abrupt de l’appartement, car l’effort réclamé fatiguerait son cœur. Ses parents ont envisagé de faire installer un monte-escalier, mais ils ont reporté cet achat en espérant qu’il deviendrait un ado plus résistant et fort. Sekure utilise son ceptep pour ordonner à Osman de descendre.
Trois sacs dans chaque main, puis l’ascension des marches de bois abruptes en se dandinant. Pourquoi n’abaissent-ils pas simplement un panier du balcon, au bout d’une ficelle ? Il est parfois impossible de donner de tels conseils. Ce n’est pas la première fois que Can se demande s’il n’est pas bien plus malin qu’eux.
Il lui reste une dernière pépite de glace, une récompense pour avoir patiemment attendu dans la rue à bord de Bulle de gaz. Sekure et Osman l’ont tiré à l’intérieur, lorsque les flicbots ont piqué vers la foule. Il a été irrité, puis effrayé quand les cris ont pénétré le manteau de silence qui l’entoure. Ils auraient dû l’autoriser à assister à la scène. La place Adem Dede a toujours la rougeole de peinture RFID dans les coins les plus difficiles à atteindre : dessous des gouttières, hiloires et corniches, moulures sculptées, lignes et plans hors d’atteinte des pinceaux et des rallonges des lave-vitres, motifs floraux des pierres de la fontaine. Le propriétaire de la librairie Édifiante n’a même pas essayé de nettoyer sa façade. Can considère que le motif léopard du rideau métallique l’embellit, qu’il laisse supposer qu’on trouve à l’intérieur des trucs déments. L’éventaire d’Aydin est également fermé pour la nuit. Kenan est dans sa boutique et regarde Sky Sports sur l’écran plat installé au-dessus de la porte. Bülent et Aykut s’adonnent à la même activité dans leurs çayhanes concurrentes, alignant leurs verres à thé en bataillons irréprochables, dorés pour Bülent et rouges pour Aydin. Can sourit. Il aime relever ce genre de détails. C’est ainsi que M. Ferentinou considère le monde. Il y a Necdet – désormais le cheikh Necdet, suppose Can – qui revient du lieu où il passe ses journées et rentre discrètement chez lui en descendant les marches de la rue des Poulets volés. Can ne l’a jamais trouvé très attirant mais il est devenu franchement repoussant avec son visage émacié, sa silhouette voûtée et ses yeux d’imam fou de dessin animé. Si c’est l’effet que lui fait Dieu, il devrait mieux choisir ses fréquentations. Il peut y avoir un robot qui le surveille. Les konaks et vieux bâtiments du pourtour de la place Adem Dede offrent d’innombrables cachettes d’où un bot a la possibilité de tout espionner sans être vu. Can est bien placé pour le savoir, car il a utilisé la plupart d’entre elles. Il se rappelle la mise en garde de M. Ferentinou et se tasse sur son siège, afin de continuer de suivre la scène au ras du tableau de bord.
Necdet hésite, comme s’il avait peur d’emprunter Günesli Sok pour aller jusqu’au squat. Puis toutes les portes d’une petite camionnette blanche garée à côté de la çayhane Adem Dede s’ouvrent brusquement, un véhicule que Can n’a même pas remarqué tant il est banal. Trois hommes en descendent, jeunes en blouson d’aviateur et pantalon de jogging. Ils chargent Necdet et le font choir brutalement sur le sol, sans lui laisser le temps de réagir. Avant qu’il ne puisse se ressaisir, ils le font basculer sur le ventre, ramènent ses bras dans son dos et immobilisent ses poignets avec des colliers de serrage en plastique. Ils profitent du fait qu’il a le souffle coupé et ne peut crier pour le relever, le traîner vers l’arrière de la camionnette et le pousser à l’intérieur. Deux hommes grimpent derrière lui, le troisième va s’installer au volant. Les portières claquent. Can retient son souffle et s’enfonce dans l’invisibilité comme le véhicule accélère dans la ruelle des Teinturiers et passe près de lui. Tout a été si rapide, si brutal, qu’il est le seul à avoir vu la scène. Bülent et Aydin n’ont pas levé les yeux de leurs verres, Aykut suit toujours un des interminables préambules aux matchs de coupe de Galatasaray, tous s’intéressaient à autre chose. Can est le seul témoin de cet enlèvement.
Il libère son souffle. Le charme qui le paralyse est rompu. L’Enfant détective sait ce qu’il doit faire et il s’extrait précipitamment de Bulle de gaz, gravit les marches que ses parents descendent en marmonnant pour prendre leur deuxième chargement. Furieuse, Sekure gesticule. Can déplie l’ordinateur, se jette sur le lit et couine de frustration face aux écrans de démarrage. Lent, si lent ! C’est lancé. Une autre attente interminable pour que s’ouvre l’application Bitbot. Allez ! Allez ! Allez ! Puis il s’immobilise, les mains croisées en ce geste qui assemble Oiseau à partir du nid de guêpes des Bitbots suspendus sous l’avant-toit. Il ne faut plus t’en mêler, lui a dit M. Ferentinou. Nous ne sommes pas des détectives. Soit tu me le promets, soit tu ne reviens plus jamais me voir.
« Mais je suis le seul témoin ! proteste Can. Si je ne fais rien, personne ne le fera. Il n’y a que moi, monsieur Ferentinou. » L’enfant joint ses mains ouvertes dans le champ haptique et Oiseau s’assemble. Il croise les pouces, agite les doigts. Vole, Oiseau, vole ! Et Oiseau prend son essor puis tourne au-dessus des avant-toits en bois, des jardins clos et du cimetière du couvent des derviches. La camionnette blanche ne peut quitter la ruelle des Teinturiers qu’en empruntant un petit nombre de rues, et Oiseau les surveillera toutes avec ses nombreux yeux. Bol Ahenk Sok, non, Alçak Yokusu. Can a vu des jeunes descendre les marches en mobylette. Des kidnappeurs prêts à tout n’hésiteront sans doute pas à y risquer leur véhicule. Non. En bas, vers Necatibey Cadessi. La circulation du soir, l’éblouissement des phares et des feux de position, des néons des trams qui défilent. La camionnette est difficile à repérer, tant elles sont nombreuses dans la grande artère. Can reconfigure les yeux d’Oiseau et suit la rue en rase-mottes. Ils doivent être là, et se diriger vers les ponts. Mais il y a trop de véhicules utilitaires blancs ! Ce n’est pas un détail qu’on relève avant d’avoir besoin d’en localiser un. Là ! Là ! Le cinquième dans cette file qui attend que le feu passe au vert. Oiseau survole l’alignement de véhicules.