« Rat », murmure Can en réunissant ses poings. Oiseau explose en une pluie de Bitbots. À quelques millimètres de la chaussée, ils se regroupent pour devenir Rat, rapide et parfaitement à son aise en milieu urbain. Mais le feu a changé et tous repartent. La camionnette blanche s’éloigne. Can siffle d’impatience comme il fait slalomer Rat entre les roues des voitures et esquive les mobs, de plus en plus vite ! Mais Van blanc risque de le semer, alors qu’il zigzague frénétiquement entre les taxis et les camions. D’un poil de sa moustache en silicone il se soustrait à la guillotine des roues d’un tram comme il poursuit Van blanc au-delà du point où les voies virent vers Besiktas. Deux longueurs de voiture, trois. Can enroule sa langue, tant il est concentré. Tous ses neurones sont mis à contribution, dans cette course folle. Ils vont le semer. Puis la circulation s’arrête au terme d’une embardée, c’est un de ces ralentissements inexplicables qui figent des quartiers complets d’Istanbul sans plus de raisons apparentes qu’au moment où la circulation retrouvera enfin sa fluidité. Rat plonge sous les voitures désormais contraintes de se traîner, se faufile entre les roues. Là, là ! Il a moins d’un mètre à parcourir quand tout repart. Ils s’éloignent, ils vont lui échapper. Il n’a plus qu’une possibilité, une seule. Can tend ses mains en avant en poussant un cri aigu qu’il entend malgré ses protège-tympans. Rat bondit, semble rester à tout jamais en suspension dans les airs et finit par refermer ses petites pattes sur la plaque d’immatriculation.
« Ouais ! s’exclame Can sans que les exploits du robot ne soient terminés. Vas-y, vas-y ma beauté ! » Vers le bas de Necatibey Cadessi, la tête de Rat s’ouvre. Sur un petit cliquetis, un clone de la taille du pouce s’en sépare et se colle à l’arrière du Van blanc. Can a utilisé une mini-application téléchargée sur le forum Mini-Bot Mini-moi. Comme la plupart des logiciels de ce genre, Can ne l’a testé qu’une seule fois pour la montrer à ses amis avant de l’oublier, faute de lui trouver une quelconque utilité. Mais à présent vient ce pour quoi il n’existe aucun programme.
« À la maison, Rat ! »
Papa Rat se laisse choir, se met en boule et rebondit vers le bas de Necatibey Cadessi en roulant comme une bouteille en plastique vide entre les roues qui menacent de le broyer et les moteurs grondants. Maintenant. Can réunit une fois de plus ses poings. Rat se reconstitue dans les airs, esquive un camion-citerne et détale à toutes pattes vers la sécurité des caniveaux.
« Bon Rat, malin Rat », le félicite Can avant de passer en mode de retour au bercail.
Le robot reviendra lentement mais sûrement jusqu’au balcon des Durukan, en économisant son énergie. Sa tâche est terminée. Tout dépendra désormais de Bébé Rat et Can ouvre une fenêtre sur l’intelliécran. L’image de la caméra miniature est déformée, comme par un fish-eye. Ce bot n’est en fait qu’un localisateur et c’est tout ce dont Can Durukan a besoin. Bébé Rat restera collé au Van blanc jusqu’à sa destination.
« Je sais où vous êtes », murmure Can Durukan.
La porte de la chambre s’ouvre. Son père se dresse dans le trapèze de lumière. Can constate que sa mâchoire est crispée.
« Qu’est-ce que tu fabriques ? » demande Osman Durukan, surpris.
Can feint de ne pas avoir pu lire la question sur les lèvres de son père, qui referme la porte. Can reporte son attention sur Bébé Rat et affiche sa position sur un plan de la ville. Ils se dirigent vers le pont Atatürk.
« Et voilà le travail », commente l’Enfant détective.
Tu es une icône de la Vierge Marie, Mère de Dieu, Theotokos. Tu es petite et bâclée, ce sont les yeux et la main de la foi qui t’ont tracée mais la dévotion n’a pu compenser l’absence de talent. Tes mains sont reproduites sous trois perspectives différentes, tes yeux sont larges mais plats, détournés de ce monde. Ton visage est brun et allongé et le peintre a dans sa maladresse capturé l’ineffable chagrin qui a imprégné la mélancolie de cette ville bien avant qu’on appelle cela l’hüzün. Nulle dorure précieuse et nacre broyée n’a servi à ta fabrication, ton cadre est en bois peint. Tu manques de classe. Aucun regard superficiel ne s’arrêtera sur toi, suspendue parmi des œuvres plus audacieuses et extérieurement radieuses exposées sur l’iconostase de Saint-Panteleimon. Mais l’œil de la foi découvre ce qu’il y a sous la surface. Cette petite icône décolorée et sale a quelque chose d’ineffable, de numineux. Ce n’est pas le visage, les mains, les doigts levés en bénédiction maladroite. C’est le voile bleu qui couvre la tête de la Vierge. Comment la même personne a-t-elle pu le peindre ? Il semble se détacher du bois, flotter tant il est léger, presque miroitant de lumière. Tu es l’icône de la Petite Vierge au voile protecteur. Tu es restée suspendue parmi les lampes et les images pieuses pendant quinze siècles. Celui qui t’a peinte a déposé les pigments sur le bois l’année où Justinien a inauguré Aya Sofya. Tu étais trop humble et rudimentaire pour cette basilique des empereurs. Les petites églises, celles du peuple, voilà où était ta place. Tu as obtenu leur vénération. Tu as gagné leur amour. Tu as acquis un statut mythique en effectuant de petits miracles : objets perdus retrouvés, soldats rentrés sains et saufs de la guerre, travailleurs protégés. Tu as échappé aux destructions de la période iconoclaste grâce à une veuve qui – reconnaissante de voir son fils revenir sain et sauf des marches de l’empire – t’a dissimulée sur son sein pendant un an et un jour, après avoir enduré la marque rectangulaire de la Petite Vierge imprimée dans sa chair. Quand la Mère de Dieu est apparue dans une vision à saint André le Fou et a étendu sa cape sur Constantinople pour protéger la ville de l’invasion des Sarrazins, ton châle magnifique est devenu un élément de ce grand voile protecteur. Quand Mehmet le Conquérant a envoyé ses armées dans la Constantinople vaincue pour trois jours de pillage, tu as été dissimulée, tournée vers le bas dans une mangeoire pour chevaux, alors que le sang coulait dans les rues et que le dernier souvenir de Byzance s’envolait en fumée. À présent, tant les musulmans que les chrétiens te vénèrent et viennent déposer de petites offrandes pour un objet perdu retrouvé, un fonctionnaire qui s’est laissé fléchir, un fils qui termine indemne son service militaire.
Mille quatre cents ans, une douzaine d’églises, et te voici sur l’iconostase de Saint-Panteleimon, ni ancienne ni vénérable, un trésor parmi tant d’autres. C’est le secret : l’œil du profane ne peut te reconnaître et l’œil du fidèle doit te chercher. Tu enseignes que les miracles quotidiens se tapissent en tous lieux : dissimulés, modestes, perdus dans la masse sitôt après avoir opéré. Le divin est dans les visages qu’on voit chaque jour, tout autour de nous, nous recouvrant comme un voile.
Ce soir, le père Ioannis a honoré la Petite Vierge au voile protecteur en la retirant de l’iconostase pour la poser sur le lutrin du narthex, une icône particulière pour des vêpres particulières. Il y a déjà une petite pile d’euros et de centimes, au-dessous.