Выбрать главу

Le bleu cosmique du voile resplendit dans les ombres étouffantes d’Havyar Sok et invite Georgios Ferentinou à entrer. Il a erré, perdu dans ses pensées, pour approfondir celles qui se rapportaient à la religion et à la chimie, quand cette manifestation de la foi d’antan a brièvement retenu son regard. Il n’avait pas eu l’intention de pénétrer dans Saint-Panteleimon, mais la fraîcheur tentatrice du voile bleu protecteur semble nimber le petit vestibule carrelé. Les grondements d’Istanbul sont repoussés au loin.

Georgios Ferentinou peut inhaler profondément, sans souffrir ni devoir s’interrompre. L’air a une odeur douce, non de l’encens ou des produits de nettoyage que le père Ioannis a dû utiliser pour faire disparaître les traces d’urine, mais une fragrance plus ancienne, le parfum de la Vierge et, auparavant, des dieux de la Grèce antique et des Hittites, des Vénus de la fécondité de l’Anatolie primitive.

Le père Ioannis chante un Prokimenon. Il a une belle voix de basse. Aussi profonde qu’une citerne, elle résonne comme une cloche. Georgios murmure les paroles liturgiques. Jamais oubliées. Enseignez à un enfant à suivre la vraie voie. La religion n’a à aucun moment été une de ses cibles, pourquoi s’en prendrait-il à tant de beauté, un théâtre à ce point intime, de tels tintements d’éternité ? On peut aimer ces choses sans y croire pour autant. Il reste dans l’angle du narthex, dans des ombres qui lui permettent de voir sans être vu. Des cercles de cierges et de lampes à huile ont été allumés devant l’iconostase. Leur clarté papillotante ne fait que rendre l’agonie de saint Panteleimon encore plus poignante. Ses tortionnaires lui ont cloué les mains sur la tête. Voilà l’espace habituellement occupé par la Petite Vierge au voile protecteur, cernée de crânes cloutés, de flagellations, d’exécutions cruelles, ces œuvres tant convoitées par la Mme Erkoç de la galerie d’art. Les Russes dépensent des sommes exorbitantes pour de tels objets, car leurs seigneurs du gaz et leurs oligarques du minerai aiment tapisser leurs murs de martyrs. Des gens sombres et énigmatiques, les Russes.

Le père Ioannis pénètre dans le champ de vision de Georgios et prend position devant les portes du sanctuaire. Le vieil homme recule. Les prières du jour. La voix du père Ioannis domine tout l’espace sous la voûte peinte d’étoiles de Saint-Panteleimon. Ce n’est pas la première fois qu’il célèbre l’office divin uniquement pour Dieu. Mais, pour une fois, il n’est pas le seul mortel présent. Un mouvement, une ombre dans la pénombre intime de la nef. Un fidèle, la tête couverte, une femme.

Le cœur de Georgios rate un battement et il recule plus encore, par crainte d’être aperçu. Mais la curiosité est la plus forte. Il contourne la porte en redoublant de précautions jusqu’au moment où il voit le prêtre et la femme de profil. Elle a la tête baissée, un foulard dissimule ses traits, une mèche de cheveux argentés s’échappe sur le col de son corsage. Georgios n’ose respirer. C’est elle. C’est nécessairement elle. Le cantique de saint Siméon s’achève et elle redresse la tête. La lumière nimbe son visage. Elle est parfaite tant elle est naturelle, souriante en raison du plaisir que lui procure l’acoustique de cette vieille église. La basse du père Ioannis reprend. Que cela dure à jamais, se dit Georgios. Que ce soit la thrénodie sans fin de la Mère de Dieu pour le monde brisé, hors du temps. Ses mains tremblent. C’est du voyeurisme, le voici devenu voyeur spirituel. L’odeur d’encens devient étouffante. Il doit partir. Il le doit. Sa précipitation est telle qu’il bouscule le lutrin où est posée l’icône. La Petite Vierge au voile protecteur, restée intacte pendant quatorze siècles, bascule vers le carrelage. Georgios la rattrape et la remet en place, mais les crissements ont incité Ariana à tourner la tête vers le narthex. Georgios se détourne, voûte les épaules et referme sa veste. Faites en sorte qu’elle ne puisse pas m’entendre, pas me voir… Sainte Vierge jetez sur moi votre voile protecteur.

Réfugié derrière la porte de sa cuisine, Georgios met la bouilloire sur le feu. Voilà son thé, un mélange de la mer Noire préparé à son intention. Voilà les verres, qui scintillent sous les spots encastrés. Georgios Ferentinou en prend un et le lance contre le mur. Il vole en morceaux. Puis il fait subir le même sort à un autre verre, et un autre encore. Tous éclatent. Un rugissement inarticulé lui permet d’extérioriser sa rage et son sentiment de perte. Il ne peut plus respirer. N’y a-t-il pas un seul endroit où il pourrait se soustraire à la chaleur, dans cette maison, cette épouvantable maison ? Il la hait, il l’a toujours haïe. S’il est venu ici, c’est parce qu’il n’a pas pu s’offrir mieux quand Ogün Saltuk lui a annoncé que sa carrière universitaire était terminée. Des décisions qu’il n’a même pas eu conscience de prendre ont rogné sa vie pour ne laisser de lui que cette esquille d’homme. Il aurait dû avoir bien plus d’amis que quelques vieux Grecs, il aurait dû avoir une famille, des enfants. Il aurait dû avoir Ariana Sinanidis.

Sa discipline n’a pas toujours été une science privée d’attraits. Au cours d’une demi-saison, au début de l’automne 1980, l’économie fut considérée par tous fascinante, révolutionnaire. Pendant quelques semaines, alors que les dernières chaleurs de l’été s’effilochaient, elle eut même un vif succès… ce qui était une nouveauté pour Georgios Ferentinou. Il n’avait jamais passé toute une nuit dans les bars de Taksim et Beyoglu avec des gens qui exprimaient leur point de vue bien après l’heure du couvre-feu, des personnes que les nouvelles façons de penser et de voir le monde passionnaient autant que lui. Il côtoyait à présent des individus dont il avait découvert les noms et les visages en lisant les journaux et il prenait conscience qu’ils étaient comme lui. Il tourna le dos aux canons à eau de la police, apprit à ramasser une grenade lacrymogène pour l’expédier sur un engin blindé avant de détaler follement dans les ruelles et les soks de Beyazit et Eskiköy, il s’abrita dans les encadrements de porte, le souffle court, les yeux écarquillés par la brusque prise de conscience du danger, tout près d’Ariana Sinanidis, avant de reprendre son souffle en l’accompagnant d’un éclat de rire. Il ne se serait jamais cru capable de courir si vite. Il était mince et pâle, il acquérait progressivement, modestement, une conscience politique. Il était amoureux.

Et l’amour rend aveugle. Les cours qu’il donnait, les réunions auxquelles il se rendait, les tracts qu’il photocopiait à minuit sur la Gestetner de son département, ce n’était pas du socialisme, du communisme ou de l’islamisme mais du romantisme. Il n’y a pas de passion plus vive que l’amour, lors des périodes révolutionnaires. Même quand il ne fréquentait pas les meneurs qui faisaient la une des journaux à ses côtés dans les manifs, quand d’autres corps défigurés remontaient dans le sillage des navires à Cadiköy et Eminönü ou étaient retrouvés sur de lointains parkings de l’autoroute de Bursa, il était convaincu que rien de ce genre ne risquait de lui arriver. L’amour le protégeait comme la main de Dieu.

« C’est encore nous qui allons payer les pots cassés, lui dit sa mère. J’ai déjà vu ça en 55. Ça retombe toujours sur les Grecs, les Kurdes et les Arméniens. Sans oublier les Juifs. Tu imagines tout savoir, quand tu vas faire le zouave avec cette Sinanidis. Tu te crois intouchable, mais ils ont de la mémoire, les Turcs. Les postes de chercheur, les promotions académiques, tu ne les obtiendras jamais. Ils trouveront toujours un Turc plus qualifié que toi, avec un meilleur dossier que le tien.