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— Les généraux ne seront plus là, rétorqua Georgios. Nous les chasserons et instaurerons le socialisme véritable.

— Que sais-tu du socialisme, Georgios ? » demanda alors son père.

La vague d’arrestations débuta trois jours plus tard en commençant par les Arméniens, des membres éminents de leur communauté, gens haut placés, professions libérales, journalistes arrêtés sur leur lieu de travail, à la table familiale, dans leur lit. La plupart furent relâchés dans les vingt-quatre heures. Certains furent jugés et emprisonnés, pour finir par rentrer chez eux des années plus tard, quand une démocratie que les militaires jugeaient acceptable prit les rênes du pouvoir à Ankara. Quelques-uns ne revinrent jamais. Les Grecs savaient depuis toujours interpréter les présages, et, en une semaine, quatre-vingts familles quittèrent Cihangir. Celle de Georgios le contacta en adressant un télégramme au concierge de son département de l’université.

« Oh, mon fils, pars avec nous. Rester ici serait de la folie », l’implora sa mère. Il ne l’avait encore jamais vue si vieille, si petite et menue, avec des jambes frêles et fragiles.

« J’ai des choses à terminer, ici.

— Tu veux dire aller te compromettre avec ces socialistes, quelle que soit l’étiquette qu’ils se donnent, en compagnie de cette Sinanidis ? Elle ne pense qu’à elle, crois-moi.

— Non, j’ai vraiment du travail. Je tiens à avoir mon doctorat.

— Tu feras transférer ton dossier à une université d’Athènes.

— Quelle université ?

— Voyons, mon fils », l’interrompit son père.

Mais sa mère s’était entre-temps agenouillée pour pleurer sans retenue.

« Tu détruis notre famille et tu me brises le cœur. Pourquoi refuses-tu de nous accompagner ? Ça ne durera qu’un ou deux ans, et ensuite tout sera différent et tu pourras revenir. »

Mais, dans ce séjour exigu sentant le renfermé et des odeurs de cuisine, tous savaient qu’ils ne le feraient jamais, qu’aucun des Grecs qui fourraient la totalité de ce qui constituait leurs vies dans des boîtes à chaussures et des cagettes ne reviendrait un jour.

« Dis-moi au moins que tu ne le fais pas pour elle », l’implora sa mère.

C’était un coup bas, du genre que seule une mère peut porter.

« J’ai un doctorat à obtenir », soutint-il.

Il les aida à tout entasser dans la camionnette de M. Bozkurt mais ne porta aucun des cartons contenant ses souvenirs personnels. Il laissa ses parents s’en charger, sans dire un mot. Il les récupérerait un jour. Nul ne tire impunément un trait sur toute son enfance. Mais il ne voulait pas voir ses parents s’éloigner à bord de la camionnette blanche de M. Bozkurt, quitter Somuncu Sok pour Cihangir Cadessi, jusqu’à la nouvelle autoroute de l’ouest, par Edirne jusqu’à la frontière. Ils gagnèrent alors la Grèce, un pays étranger où ils louèrent un appartement exigu et surchauffé à Exarcheia, un logement qu’ils auraient en horreur jusqu’à la fin de leurs jours parce que leurs voisins ne comprenaient pas leur accent et les appelaient les Turcs.

Il regagna sa chambre de l’université et ignora les coups de fil d’Ariana. Trois jours après le départ des Ferentinou de Cihangir, où ils avaient vécu depuis l’époque hellénistique, la police fit une descente à l’université pour disperser les sit-in, rouer de coups les étudiants, arrêter les meneurs et soumettre enseignants et chercheurs à un interrogatoire. Puis un fourgon noir vint prendre Georgios Ferentinou pour lui faire traverser le Bosphore.

À trois reprises, Georgios trouve le ceptep dans sa main et le repose. Il tente de se remémorer le timbre de la voix d’Ariana. Il l’a oublié. Il s’est entraîné à débiter ce qu’il désire lui dire, mais prévoir ses réactions est impossible. Ne refusera-t-elle pas de lui parler ? Ne va-t-elle pas raccrocher aussitôt ? Il ne le supporterait pas. Il a consacré sa vie à analyser les risques, étudier la façon dont les gens les évaluent, les jugent et les acceptent. Et voilà qu’il ne peut les affronter. Georgios reprend le ceptep. L’indicatif est en mémoire. L’appareil le compose. Une voix répond, dans une langue étrangère. Du grec, c’est du grec. Georgios cherche ses mots.

« Allô ? Allô ?

— Oui ? Qui est à l’appareil ? »

Ils avaient droit à des coups de ceinture sur les deux mains, ceux que Göksel Hanim surprenait à parler grec dans sa classe.

« Allô, Ariana Sinanidis ? »

Georgios entend des trémolos dans sa voix. Un silence. Il retient son souffle.

« Qui la demande ? »

Elle n’a prononcé que ces trois mots, mais il a retrouvé sa voix dans chaque syllabe et nuance.

« Georgios Ferentinou », répond-il.

Jeudi

7

C’est le Jour du Deal.

Le temps annoncé pour le Jour du Deal est lumineux et caniculaire. Des miroitements dansent au-dessus de l’autoroute dès dix heures du matin. Goudron brillant en train de fondre. Drapeau turc qui pend mollement comme une carcasse d’oiseau mort de la hampe dressée au sommet de la colline, de l’autre côté de l’asphalte surchauffée. Adnan est debout depuis l’azan de l’aube. Si la prière est préférable au sommeil, le profit est préférable à tout le reste. Il y a des rituels qu’il convient de respecter, un Jour de Deal. Il faut tout d’abord cirer ses chaussures, et il s’assoit en slip à la table de la cuisine sur laquelle il a étalé un journal. Les mouchetures de cirage laissent moins de traces sur la peau que sur le tissu. Le pantalon est dans la presse, où il acquiert un pli maison. La brosse à peluches enlève quelques pellicules qui se sont égarées sur la veste. Se raser pour le Jour du Deal est en tout point comparable à ce qu’on peut voir dans les pubs, de près, encore plus près, toujours plus près. Près comme seules cinq lames le permettent. Hasan ferait du meilleur travail, avec son grand coupe-chou. Plus tard. Il pourra se détendre dans son grand fauteuil de cuir, une fois l’affaire conclue, et il laissera Hasan lui caresser les joues avec l’acier tranchant. Adnan souffle longuement, lentement, en sentant les picotements de l’eau de Cologne. Il ne croit pas aux vertus des after-shave vantés dans les revues, ces machins aux noms machos comme Blue Steel, Hugo Man ou – pire encore – qui ont des noms de footballeurs ou de golfeurs. L’eau de Cologne, voilà le parfum qui convient à un vrai homme. Tout spécialement un Jour de Deal.

L’animateur est-il meilleur ou la musique de Bonjour les auditeurs a-t-elle plus de punch que d’habitude ?

Une impression, comme le jour où il a acheté l’Audi et que toutes les voitures qu’il croisait ou doublait semblaient être de la même marque. Adnan repasse sa chemise du Jour du Deal, quand Ayse émerge de la chambre en petite culotte.

« Terrible, murmure-t-elle en retirant son oreiller tour de cou.

— D’après la radio, ça va encore empirer. Jusqu’à trente-huit.

— Je ne parlais pas de la température mais de toi. Un homme qui repasse en slip, c’est d’une délicatesse rare… comme les types en collant dans les ballets. »

Il se demande si elle peut seulement le voir. Il faut à Ayse énormément de temps pour se réveiller. Elle part à la dérive vers la cuisine et remplit la bouilloire. Les tuyaux sifflent, claquent et libèrent un étrange rugissement animal mais au moins y a-t-il de l’eau à cette heure du matin.

« Tu ne sais pas t’y prendre, avec eux.

— Il faut vraiment le vouloir, pour se planter. »

Mais elle sait préparer du café, un café merveilleux dont on ne peut maîtriser la technique qu’en grandissant dans une maison où il y a un cuisinier. Le café du Jour du Deal. Adnan le boit en éloignant la tasse de sa chemise qui a conservé la chaleur du fer. Ce café serait encore meilleur s’il le buvait au bord de l’eau, sur la terrasse de son yali devant lequel les grands navires passent au ralenti. Ils devront se vêtir un peu plus. Un marin pourrait les voir, puis tout l’équipage et pour finir la totalité des voisins. Ils en auraient, de la chance ! Dieu, mais qu’elle est donc désirable, ainsi accroupie pour sortir le linge du séchoir, cuisses écartées au-dessus de petits pieds en équilibre instable sous la pêche divine que dessinent ses fesses ! Le galbe de son dos est fantastique. C’est la première fois qu’il en prend véritablement conscience, la symétrie parfaite des collines de muscles qui bordent la vallée de la colonne vertébrale. Ce qu’il voit le sidère et l’excite. Tout est plus net et bandant, un Jour de Deal.