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« Je regrette d’être rentrée si tard, hier soir, mais je devais régler plusieurs détails avec Ahmet et Mehmet.

— Tu es sur quelque chose ? »

Les déplacements de ses muscles lui révèlent qu’elle sourit.

« Absolument.

— Tu comptes m’en parler ? »

Un autre rictus musculaire. « Certainement pas. Je t’expliquerai tout ça quand ce sera terminé. Tu as ton affaire et moi la mienne. »

Ayse emporte son café dans la chambre. À sept heures, Adnan est habillé. Chemise de Jour D, costume de Jour D, cravate, chaussettes et chaussures de Jour D. Elle a dit vrai. Il en jette. Il ferme ses boutons de manchette.

« Paré. À l’attaque ! »

Ayse sort de la chambre pour assister à son départ. Elle a enfilé son kimono en soie japonais.

« Je te préférais avant », dit-il.

Ayse lui donne une tape avec la manche du kimono.

« Viens ici, toi. » Son baiser est long, une promesse d’ardeur au goût de café. « Va, fais ce que tu as prévu de faire et reviens millionnaire.

— Je t’appelle dès que tout est réglé. »

Les ados habituels traînent autour des garages. Ils doivent rôder dans les parages toute la nuit. Comme toujours, ils le regardent ouvrir l’Audi en lui adressant des petits cris bestiaux.

Capter son attention, c’est tout ce qu’ils désirent. Adnan envisage de baisser la glace et de leur intimer de foutre le camp, d’aller chercher du travail, bande de fainéants. Mais il se dit qu’il ne vivra plus longtemps dans ce quartier pourri.

S’il laisse la voiture reculer du garage en autodrive, il passe en manuel sitôt sur l’autoroute. La concentration réclamée par la conduite lui évite de penser à ce qu’il va faire subir à Kemal. La circulation est déjà très dense, et au-delà du pare-brise qui s’adapte aux conditions atmosphériques la brume de chaleur est aussi opaque qu’un rideau. À la radio, les prophéties de records de température pour un mois de mai rebondissent, smashées par le huit heures. D’un mouvement des paupières il bascule sur les cours de fermeture à Londres et Francfort, au Henry Hub de Louisiane, au Centre de Vienne et aux prix de milieu de matinée sur les marchés d’Extrême-Orient. L’Asie centrale est déjà en hausse, Bakou sur le point d’ouvrir. L’Audi vrombit au cœur de la circulation argentée. L’UltraLord arrive.

Kadir l’appelle, à cinq minutes du pont. Le monde retrouve ses assises. Adnan repasse en conduite automatique. Les traits de son ami se matérialisent sur le pare-brise.

« Salut Hydror.

— Salut à toi, Draksor. J’ai le nécessaire. Où es-tu ?

— À environ une demi-heure de trajet.

— Je t’attendrai dans le hall.

— On s’y retrouve.

— Ça se présente plutôt bien, pas vrai ?

— Oui, plutôt.

— Je veux dire que c’est bon, très bon.

— Ouais, très bon. »

Le voici tout là-haut, sur la voie d’accès au pont. Son yali est en bas, sur la gauche. Voilà les choses auxquelles il convient de penser. Adnan se change les idées en faisant afficher l’annonce de l’agent immobilier. Ce balcon, cette terrasse, pouvoir regarder ceux qui suivent la courbe du pont en sachant qu’il n’aura plus à en faire autant.

L’Audi ralentit, finit par s’arrêter. Un embouteillage au-dessus du Bosphore, un endroit où Adnan a horreur de devoir s’attarder, en suspension loin à l’aplomb des flots. Parfois, le nombre de véhicules qui s’y immobilisent est très élevé parce que l’autodrive a surestimé leurs déplacements relatifs. Il déconnecte le dispositif pour laisser les moutons dégager le passage. Le frein d’urgence s’enclenche aussitôt. L’embouteillage n’est donc pas imputable à l’informatisation de la conduite. Adnan entend les premières mesures d’un concert de klaxons et passe en revue les stations où ils parlent de circulation et de conditions météorologiques. Un incident est signalé sur le pont du Bosphore. Le service des autoroutes annonce… un incident… un incident. Pour Adnan, ce terme se rapporte à une cause humaine.

Il descend de voiture pour mieux voir de quoi il retourne. Les avertisseurs l’assourdissent aussitôt. Juste sur sa droite, une femme martèle son volant en hurlant silencieusement des invectives à son pare-brise. Le point où tout s’est grippé est proche, à seulement huit véhicules de là car la cime du tablier incurvé est dégagée. Un embouteillage se forme également sur les voies à destination de l’Asie, car tous ralentissent pour s’intéresser au spectacle.

« Pouvez-vous voir ce qui se passe ? crie Adnan à un camionneur à la lourde moustache se trouvant près de lui.

— Il y a une voiture en travers des deux voies.

— Accidentée ?

— C’est difficile à dire. Le type est toujours au volant, et chaque fois que quelqu’un va pour le contourner il avance ou recule pour lui barrer le passage. Whoa ! Ça a accroché, ce coup-ci ! »

Un car long-courrier est arrêté à côté de la voiture de la femme qui gueule en silence. Ses passagers se sont massés à l’avant et étirent le cou pour mieux voir. La hurleuse ouvre la portière et se dresse sur la chaussée.

« Est-ce que quelqu’un pourrait me dire ce qui se passe ?

— Il y a un sauteur ! » crie un homme qui s’est tourné vers elle, deux véhicules devant eux.

« Un quoi ? »

Le camionneur descend de sa cabine. Les portes du car s’ouvrent et conducteur et passagers se faufilent entre les véhicules à l’arrêt.

« On pourra peut-être repartir plus vite, si on le laisse tranquille », déclare Adnan.

Mais personne ne s’arrête. Tous passent près de lui, et c’est le moment foot… cet instant où les spectateurs renoncent à leur identité pour devenir de simples composants d’une foule.

« Y a personne qui pourrait me dire de quoi il retourne ? insiste Madame Citadine exaspérée avant d’être emportée par la marée humaine. Mon sac ! »

Ils ne sont plus qu’à quatre voitures du début de l’embouteillage et Adnan se faufile jusque-là. Un costume en impose. Mais nul n’ose se rapprocher du cinglé qui a arrêté sa Toyota rouge en travers du pont. Les dégâts infligés aux voitures de ceux qui ont tenté de passer malgré tout sautent aux yeux. Pare-chocs défoncés, optiques brisées, peinture emportée et fibre de carbone éclatée. Le trublion est entre deux âges, cheveux bouclés grisonnants sur les tempes, allures de paysan. D’après la plaque, la Toyota a été immatriculée à Istanbul il y a une dizaine d’années, un vieil engin à essence reconverti au gaz. Il reste assis avec les mains sur le haut du volant, bien droit, le regard rivé devant lui. À présent que le concert de cuivres a cessé – tous les exécutants ayant renoncé à poursuivre l’aubade pour venir assister au spectacle – on peut remarquer que son moteur est bruyant.

« Voilà les flics ! » entend crier Adnan, deux voitures sur sa droite.