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Et c’est une vision impressionnante, que celle des motards de la police qui atteignent à quatre de front le point culminant du tablier du pont puis entament sa descente pour venir vers eux sur la chaussée déserte. Ils s’arrêtent en restant alignés et l’officier qui les commande met pied à terre, retire ses gants l’un après l’autre puis marche vers la Toyota rouge. Le conducteur lorgne le policier. Ses doigts s’incurvent sur le volant. Quand le motard atteint sa vitre, il enclenche une vitesse et met pied au plancher, fait crier les pneus et bondit en avant pour défoncer la barrière de sécurité. Un grand cri collectif s’élève des rangs des spectateurs et il passe la marche arrière. Le policier a juste le temps de l’esquiver. Une fois de plus le conducteur lorgne le flic, avant d’aller percuter la barrière en laissant derrière lui une traînée de gomme fondue fumante. Le métal est tordu et aplati, lorsqu’il regagne sa position initiale. Adnan remarque qu’il respire par la bouche, très rapidement. Il est terrorisé. Le motard bat en retraite pour aller s’entretenir avec ses collègues. Sur les fréquences qui leur sont réservées, les radios de la police grésillent et sifflent.

Puis quelqu’un crie : « Vous comptez rester là à glander pendant encore longtemps ?

— Déplacez-le, sortez-le de sa bagnole, faites quelque chose, bordel ! » lance une autre voix.

Madame Citadine qui a laissé son sac sur son siège prend la relève.

« Vous savez, on doit aller bosser ! Faut bien que des gens travaillent pour payer les fonctionnaires ! »

Un passager du car, ravi que ce drame soit venu rompre la monotonie d’un trop long voyage, lance sur un ton de vague plaisanterie : « Vous avez des armes, non ? Vous ne pourriez pas le buter et qu’on en finisse ? »

L’officier se tourne en entendant ces mots. Il retire son casque pour regarder la foule en fronçant les sourcils, mais tenter d’intimider les spectateurs a pour seul effet d’alimenter leur agressivité. Adnan a souvent humé cette odeur phéromonale d’amadou, lors des matchs auxquels il a assisté, juste avant qu’une bagarre éclate dans les tribunes.

« Vous comptez nous laisser moisir ici encore longtemps ?

— Sortez ce type de sa bagnole !

— Allez, finissez-en !

— Il a raison, butez ce connard ! »

Le conducteur de la Toyota semble terrorisé et le moteur s’emballe. Silence sur le pont. Puis une voix s’élève derrière Adnan. « Hé, vous ! Oui, vous ! » Le conducteur tourne la tête, terrifié. Il ne peut localiser son accusateur. « Oui, vous ! Vous pourriez pas en finir et nous foutre la paix ? Si vous avez décidé de vous foutre en l’air, qu’est-ce que vous attendez ? Faites-le ! »

D’autres voix reprennent : Faites-le ! Faites-le ! Soyez un homme, bon sang ! Près d’Adnan le gros camionneur moustachu marmonne : « Dieu miséricordieux, mais qu’est-ce qu’ils font ? »

Vous avez raison, c’est monstrueux, voudrait répondre Adnan. Nous sommes des bêtes. Mais ce que scande la foule emporte cette pensée.

Il oscille, son cœur bat au même rythme. Il est conscient de ce qui se passe, il l’a fréquemment ressenti à Aslantepe. Allez allez allez ! Cimbom Cimbom Cimbom ! Allez allez allez ! Cimbom ! Et voilà qu’il crie avec eux : Allez allez allez ! Un mur de voix grondantes privées de haine, de cruauté, d’émotions personnelles, l’expression de l’esprit collectif qui émane des foules.

L’homme assis dans la Toyota rouge secoue la tête. Il lève les yeux comme s’il pouvait voir le ciel à travers le toit de sa vieille voiture. Il passe une vitesse. La foule l’ovationne. L’homme sourit, à la fois surpris et ravi. Le public l’aime ! Il accélère et fait hurler les pneus, le goudron fume, puis il lâche le frein. La voiture bondit, si rapidement que l’avant chasse. Puis les acclamations gutturales s’interrompent comme la Toyota rouge percute obliquement la barrière de sécurité aplatie et s’envole en tournoyant. La voiture vole loin au-dessus du Bosphore. Elle paraît rester un court instant en suspension dans les airs, puis son capot s’incline lentement et dramatiquement vers les flots. Elle a les quatre roues en l’air quand son toit soulève de grandes gerbes d’eau, puis elle coule aussitôt.

Le silence est plus profond que le silence, quand tous les sons sont morts et que l’air devient lourd comme du plomb. Adnan a des élancements au fond des yeux, la respiration hachée. Il vient de voir une voiture plonger du pont du Bosphore et disparaître dans les flots. C’est impossible. Il a poussé un homme au suicide. Lui et une centaine d’autres inconscients. L’exonération de responsabilité que confère le grand nombre. Aucun des spectateurs n’est à blâmer. Mais il a joint sa voix aux leurs. Allez allez allez ! Ce type l’aurait fait, de toute façon. Oui, ils se sont contentés de lui donner le coup de pouce qu’il attendait. Pourquoi choisir de se suicider au milieu du pont du Bosphore en pleine heure de pointe, si ce n’est pas pour avoir un public ? Cet homme a souri, il a salué les spectateurs. Tu n’aurais pas pu l’en empêcher, quoi qu’il en soit. Repars. Repars. Vis ta vie. Tous regagnent leurs véhicules. Tu as une affaire à régler, une amnésie sélective à dispenser. C’est moins grave qu’inciter un inconnu à se suicider, non ?

Le camionneur remonte dans sa cabine en secouant la tête. Les passagers de l’autocar regagnent leurs places en file indienne. Madame Citadine pleure et marmonne des chapelets de salaud salaud salaud essoufflés, comme si l’homme à la Toyota rouge l’avait incitée à agir contre son gré.

Nous l’avons poussé au suicide !

Tous redémarrent, autour d’Adnan. Les policiers sont enfin confrontés à une tâche qui relève de leur compétence : faire signe aux véhicules d’avancer. Un hélicoptère s’incline au-dessus du pylône du pont puis descend sous le niveau du tablier, se rapprochant des flots. Vous ne trouverez rien, là en bas. Le Bosphore, avec ses doubles courants et ses tourbillons noirs, engloutit tout sans discrimination. Il y a des civilisations complètes, dans la vase. L’homme à la Toyota rouge va s’enliser dans trois millénaires d’histoire. Chasse-le de ton esprit. C’est le Jour du Deal. Oublie-le. Concentre-toi sur ce que tu as à faire. Mais il se sent souillé, sale entre ses orteils, sale entre ses dents, sale sous sa peau, dans son sang. C’est ce que doivent ressentir les héroïnomanes, imagine-t-il. Comme si des cendres étaient brassées à l’intérieur de leur être. Un motard lui fait brusquement signe d’avancer. Adnan enclenche l’autodrive et laisse l’Audi l’emporter vers l’Europe.

Le pamphlet est une feuille de papier A4 plastifiée qu’il a punaisée sur la porte des appartements d’Ismet Inönü. Lefteres se considère presque aussi adroit avec un pinceau qu’avec une plume et il a agrémenté les trois strophes d’un cadre au motif floral compliqué. C’est sa plus belle œuvre depuis de nombreuses années, non seulement dans un style classique difficile mais également celui des acrostiches car les initiales – doublées de rouge – proclament ROXANA PUTAIN. C’est le genre de détail qui attire le regard des passants du matin, une hésitation qui les arrache à leur train-train quotidien et les incite à lire, commenter, se demander à quel acte d’un drame local ils assistent. Mais les femmes bien pensantes d’Eskiköy, les Hanims et les résidents de longue date de la place Adem Dede en sont ravis. Depuis que Bülent a remonté son rideau métallique et allumé ses brûleurs à gaz, et que la micro camionnette japonaise a apporté à Aydin sa livraison quotidienne de simits, les femmes âgées sont venues s’agglutiner autour des appartements d’Ismet Inönü comme des étourneaux pour admirer l’œuvre d’art et lire ses vers, avant de s’égailler dans des volètements de voiles en entendant la porte de la rue grincer. Lefteres est resté de faction à la çayhane depuis son ouverture, ce qui est contraire à ses habitudes, afin de voir toutes les réactions, jouir de l’approbation générale.