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« Naturellement, le plus difficile a été d’utiliser le style d’Attar dans le contexte d’un pamphlet, explique-t-il à ses camarades de thé matinal.

— Je n’ai peut-être pas été suffisamment assidu quand j’allais à l’école, mais je n’ai pas remarqué une “suceuse géorgienne de bites d’ânes” dans la Conférence des oiseaux », rétorque Bülent en ramassant les verres vides.

Il est bien le seul à désapprouver ce pamphlet. Georgios Ferentinou sort de la maison des derviches et traverse la rue en se dandinant.

« Hé ! Georgios ! Que penses-tu du pamphlet de Lefteres ? »

Celui-ci se renfrogne, car il avait espéré avoir l’honneur d’annoncer lui-même son exploit. Georgios fronce à son tour les sourcils, déconcerté. Bülent lui place une copie du texte entre les mains. Georgios la parcourt du regard puis la repousse.

« Oui, très bien. Très spirituel. »

Sans laisser à Lefteres le temps de solliciter d’autres louanges, Bülent demande : « Du thé ? Peut-être un bon café, Georgios Bey ? Tu sembles avoir l’esprit ailleurs, ce matin, et rien ne vaut un café bien serré en pareil cas.

— Il est tout chose parce qu’il a vu Ariana la nuit dernière, explique le père Ioannis. Elle est venue assister à mes vêpres.

— Je ne me suis pas contenté de l’entrevoir, leur confie Georgios Ferentinou. Je lui ai téléphoné. Je lui ai parlé. Et nous devons nous retrouver ce soir, aller au restaurant. »

C’est une nouvelle qui éclipse totalement le pamphlet de Lefteres.

« Alors, vous avez tout raté, déclare Bülent. Le jeune Hasgüler s’est fait enlever. » Stupéfaction, verres de thé renversés, cuillers qui tombent sur le sol. « Et ce n’était pas la police. J’ignore de qui il s’agit, mais ces types ont surgi de l’arrière d’une camionnette pour l’empoigner et le tirer à l’intérieur de leur véhicule, avant de faire claquer les portières et de redémarrer. Juste là.

— Quand ? » demande Georgios Ferentinou. Cette nouvelle l’a réveillé plus efficacement que le plus serré des cafés. « Qui a été enlevé ? Quoi, où ?

— Le garçon qui voit des djinns, précise Constantin.

— Necdet Hasgüler ? Que s’est-il passé ? Vous devez tout me dire.

— Eh bien, je n’y ai pas assisté, avoue Bülent. Le seul témoin, c’est ce gosse sourd.

— Il n’est pas sourd. »

Le chœur des Grecs : Il a une maladie de cœur.

« Si Can a tout vu, il faut que je lui parle !

— Oh, oh, oh, pas si vite ! s’exclame Lefteres. Je viens d’écrire un pamphlet en soignant tant la vivacité d’esprit que le style afin de détourner de notre communauté l’attention des Turcs qui accordent énormément d’importance à ce genre de choses, et voilà qu’un vieux Grec célibataire voudrait rencontrer sans témoins un jeune Turc de neuf ans ? Non, non…

— Vous ne comprenez pas que c’est de la plus haute importance ! s’emporte Georgios. Peut-être une question de sécurité nationale. »

Mais Lefteres se félicite d’avoir réussi à replacer son pamphlet au centre de la conversation, juste au moment où un jeune homme en belle veste de cuir et besace suspendue à l’épaule photographie la feuille plastifiée avec son ceptep.

« Je parie que c’est un de mes fervents admirateurs, déclare Lefteres. Un de ceux qui gèrent un site web et un fan-club. »

Sans se laisser impressionner par le pamphlétaire et son œuvre, Bülent va récupérer le verre vide de Georgios et lui demander posément : « Cette histoire de sécurité nationale, tu ne peux pas nous en parler ?

— Je crains que le jeune Hasgüler et d’autres passagers de ce tram n’aient été contaminés à dessein avec des agents nanotechnologiques, que les responsables de cet attentat les ont surveillés en utilisant des robots espions et qu’ils viennent d’enlever Necdet pour déterminer si leur expérience a été un succès.

— Quelle expérience ?

— Découvrir s’il est possible d’insuffler artificiellement la foi religieuse. »

La bouche et les yeux de Bülent s’ouvrent en grand, mais il ne peut répondre car la porte d’Ismet Inönü claque à cet instant et la Géorgienne en personne sort, arrache le pamphlet et s’emporte contre le photographe. Ses propos sont pratiquement inintelligibles, noyés dans un hurlement, mais les intonations sont explicites. Le jeune passant recule. Hé, il n’y a pas de quoi se vexer, on se calme…

Mais ce n’est qu’un début, car la voici qui traverse à grands pas la place Adem Dede en faisant claquer les semelles de ses pantoufles sur les pavés. Elle porte des caleçons moulants, un tee-shirt jaune très ample, des boucles d’oreilles tarabiscotées en argent – des blocs superposés évoquant des pyramides qui se balancent et miroitent – et elle s’est maquillée comme pour la retape.

« Bande de sales types, bande de sales types ! » hurle-t-elle. Son turc laisse à désirer et son accent est épouvantable. « Quelles horribles choses vous dire sur moi ? Moi, pauvre femme qui devoir travailler dur sans jamais dire mal de personne. Je venir à Istanbul, une ville étranger au milieu d’étrangers, je parler mal mais je travailler dur, je travailler dur, et vous dire moi putain, sale putain géorgienne. Des vilaines choses. Des vilaines choses. Regardez-vous, vieux hommes, seulement courageux quand tous ensemble. Un prêtre être avec vous. Abritez-vous derrière sa robe, comme petits enfants sous jupes de maman. Vous vous cacher derrière bout de papier, parce que vous avoir peur dire en face. Venir clouer torchon sur ma porte, la nuit quand personne vous voir. Et vous, un prêtre ! Ah, je ne pas le croire, un homme de Dieu. Musulman, peut-être, pas chrétien ! Je être brave femme, je travailler dur, qu’est-ce je vous avoir fait ? »

Des larmes emportent sa colère. Tous sont gênés. Georgios ne peut ni soutenir son regard ni détourner les yeux. La Géorgienne fait claquer la feuille plastifiée sur la table.

« Je savoir lire, je reconnaître Roxana Putain. Oh, vous hommes mauvais, tout pourris dedans. Dire choses pareilles de pauvre femme seule dans ville étrangère. Et vous, père…»

Finalement à court de mots, elle s’enfuit en courant. Ne subsistent que son indignation, son humiliation et sa dignité. Arrivée au centre de la place Adem Dede, elle s’arrête et se tourne pour crier d’une voix entrecoupée de sanglots vers les balcons et les volets : « Bande saloperies ! Je vous connaître, saloperies ! »

Puis elle referme derrière elle la porte dont le cliquetis est à peine audible.

Adnan sait qu’il existe une attitude typiquement ottomane. Un mélange de fermeté et de droiture additionné de souplesse, le tout étant assumé avec désinvolture. Il a relevé ce trait de caractère dans la plupart des familles de vieux militaires et fonctionnaires conscients que leur pays aura toujours besoin de leurs services. Kadir est immédiatement reconnaissable, au rez-de-chaussée de l’atrium caverneux et inondé de soleil d’Özer. Droit, élégant et décontracté.

« Tu es en retard, fait-il remarquer. Alors tu peux te passer des débilités façon Salut-Draksor-Élément-de-la-Terre-assiste-moi.

— Tu sais qu’il leur arrive d’annoncer qu’il s’est produit un incident, sur Radio trafic. Je viens d’en découvrir le sens.

— Tu aurais pu appeler. Si Kemal s’est déjà préparé…