Выбрать главу

— Impossible. Tout ce qui se dirigeait vers le pont du Bosphore a été détourné vers Fatih Sultan. Kemal n’a pas pu y échapper. »

Adnan n’aurait quoi qu’il en soit rien pu y changer, mais il revoit cette voiture virevolter dans les airs avec l’élégance d’un plongeur olympique. Il ne se débarrassera pas de sitôt de cette image. Kadir déplace discrètement sa main et une fiole en plastique se matérialise entre ses doigts, comme s’il était un illusionniste.

« Qu’est-ce que ça va lui faire ? demande Adnan.

— C’est ce que j’ai pu trouver de mieux, en si peu de temps. Ça crée dans la mémoire à moyen terme des trous que viennent combler des bidules sans importance. Pseudo et faux souvenirs. En théorie, les parasites sont alors si nombreux qu’il devient impossible de différencier ce qui est réel de ce que le nano y a fourré.

— En théorie.

— On ne peut pas tester les machins de ce genre, il faut accorder sa confiance aux concepteurs.

— Des concepteurs qui t’ont demandé combien ?

— Huit mille euros.

— Pour un produit jamais testé qui doit marcher du premier coup sans tuer personne ? Non, pas personne, Kemal. Ni le transformer en psychopathe ou simple d’esprit.

— Tu as des scrupules ? C’est du fric, Adnan. Ça a toujours été du fric. Le marché a ouvert il y a vingt minutes. Tu veux aller jusqu’au bout ou tout laisser tomber ? »

Kadir a des doigts de magicien et la fiole disparaît, réapparaît.

« Donne-la-moi », ordonne finalement Adnan qui s’en saisit et l’enferme dans le coffre de sa main moite.

Il la garde nichée contre sa ligne de vie pour sortir de l’ascenseur et effectuer la courte marche – salut, bonjour, comment ça va ? à ceux qu’il croise quotidiennement – jusqu’au back-office. Kemal est assis à la table basse, une soucoupe et un verre de thé devant lui. Il a juste à côté sa fiole du matin. Un rituel : thé et nanos. Au-delà de la baie vitrée, l’Arbre à Fric brille autant qu’un pommier du jardin d’Éden.

« J’en boirais volontiers.

— Tu ne prends jamais de thé.

— Aujourd’hui, c’est différent.

— Bordel, tu peux le dire ! Du thé pour le seigneur Draksor. » C’est de l’instantané, de la pisse en poudre. Adnan n’a pas l’intention de le boire, mais envoyer Kemal chercher la bouilloire est la diversion dont il a besoin pour procéder à l’échange. Ouvrir la paume, la refermer. C’est fait. Simple comme bonjour. Il sort sa veste rouge et argent de trader de son placard, accroche à l’oreille le scripteur ceptep dont la tête laser se positionne à un centimètre de son globe oculaire droit, la touche finale. Ayse a raison de dire que ce sont les accessoires qui font l’homme. Il glisse les nanos subtilisés dans sa poche.

« Je présume que tu t’es retrouvé coincé dans l’embouteillage du pont du Bosphore, déclare Kemal en faisant bouillir l’eau. C’était quoi, une vieille dame qui avait oublié d’éteindre le gaz et qui a tenté un demi-tour ?

— Non, un suicide.

— Merde.

— Un type a défoncé les barrières de sécurité pour faire un vol plané.

— Tu l’as vu ? » Kemal remue le sucre et les cristaux tourbillonnent au fond du verre.

« Je l’ai même encouragé à sauter. Avec une cinquantaine d’autres spectateurs. Nous étions tous là à crier : Allez ! Allez ! Et il a fini par le faire.

— Merde », répète Kemal. Il pose le verre sur la table basse, à côté des nanos fournis par Kadir. « Je voulais dire… bordel ! »

Mais Adnan a oublié le back-office de ce niveau de la tour Özer. Il n’est pas non plus de retour sur le pont, pour regarder la Toyota rouge se retourner en tombant. Il est reparti pour Kas, à la fin de l’été, sur le gület de son père. Dans le léger renfoncement de la côte, sous les Taurus, où octobre approche en flânant. Kas s’est toujours voulu un sanctuaire, un refuge, un lieu au rythme moins effréné que celui des stations balnéaires de la mer Égée. Témoins des erreurs qui y ont été commises, les gens du coin veillent à ne pas suivre le même chemin. Les touristes qui débarquent comme s’ils avaient été poussés jusque-là par les premiers vents frais de l’automne ont une nonchalance qui s’accompagne de peu d’astreintes. Ils ont à leur disposition le soleil, la chaleur et des eaux turquoise aussi profondes que le temps. Adnan vient juste d’avoir quatre ans. Il est à bord du bateau de son père qui emporte des vacanciers voulant plonger jusqu’aux tombeaux lyciens immergés. Il se promène entre les femmes en bikini et les hommes en maillot Speedo étalés sur les nattes du pont avant. Les femmes roucoulent et gloussent à son intention, les hommes lui sourient. C’est un mignon petit garçon qui a le froncement de sourcils inquisiteur propre aux enfants qui grandissent au soleil.

Lorsqu’ils nagent avec leur tuba, les vacanciers lui font penser à de grosses étoiles de mer blanchâtres. Les tombeaux sont un amoncellement de blocs de pierre claire, sous les flots. Le père d’Adnan prépare des köfte sur un petit grill à gaz suspendu sur le côté du bateau, puis vient l’heure du rendez-vous avec le gület d’oncle Ersin qui est chargé d’apporter bières et vodka aux clients et de ramener Adnan à terre. Son père ne veut pas le voir traîner au milieu des touristes éméchés. Oncle Ersin amène son gület bord à bord, et les deux embarcations dansent à une longueur de bras l’une de l’autre, se balançant un peu sur les vaguelettes. Elles sont juste assez proches pour qu’il soit possible de transférer les caisses de bière et de vodka dans un sens et Adnan dans l’autre. Peut-être est-ce dû au vent capricieux qui souffle par rafales le long de cette côte bordée de montagnes, ou encore au laisser-aller attribuable à l’habitude du père d’Adnan et d’oncle Ersin. Il est également possible qu’Adnan soit un enfant de quatre ans plus lourd qu’ils ne le pensent. Toujours est-il que pendant qu’ils le balancent d’un bateau à l’autre une prise lâche et il tombe à l’eau.

Il ne peut pas nager, car il n’a que quatre ans. D’ailleurs, même s’il en était capable, surprise et froidure soudaine l’ont paralysé. Il coule. Adnan revoit l’eau au-dessus de sa tête, les yeux levés vers la lentille concave de lumière qui sépare les deux coques. Il sent ses jambes se détendre, mais il continue de descendre et les bulles qui s’élèvent autour de lui paraissent bizarres. Des bulles. La ligne de lumière s’étrécit, se réduit à un simple ruban comme la mer imprévisible rapproche les deux embarcations. L’obscurité. Il se rappelle qu’il donne des coups de pieds, qu’il se débat en s’abaissant dans la noirceur liquide qui envahit ses poumons, alors qu’un étrange bourdonnement résonne dans sa tête et qu’un pressant besoin d’inspirer contracte sa poitrine… un besoin qu’il doit impérativement combler, sans le pouvoir pour autant. Il détend ses jambes mais ne voit plus la lumière, il ne saurait dire s’il remonte ou s’il s’enfonce toujours.

Tout là-haut, dans la lumière, des femmes en bikini crient : Oh, mon Dieu, le petit garçon, il a lâché le gosse ! Les hommes en Speedo se lèvent d’un bond mais l’équipage utilise déjà des grappins pour écarter les gülets. Dès que l’eau réapparaît, le père d’Adnan et oncle Ersin plongent. Il est sans connaissance et inerte, lorsqu’ils le remontent. Oncle Ersin comprime sa poitrine, puis son père saisit ses chevilles et le secoue comme s’il était un chat. Adnan s’étrangle, tousse, vomit eau de mer, flegme et bile. Le médecin attend sur le quai quand le gület s’y amarre. C’est une course à bord de sa voiture jusqu’au service des urgences d’Olu Deniz. Ils le laisseront rentrer chez lui dans la soirée.