Les enfants de quatre ans peuvent avaler des quantités d’eau très importantes avant de se noyer. C’est le réflexe de la plongée, un comportement primitif inscrit dans le cerveau à la naissance et oublié en mûrissant. Les enfants coulent calmement et sans se débattre, leur rythme cardiaque ralentit et le sang est dérivé vers le cerveau. Certains les disent capables de rester jusqu’à vingt minutes sous l’eau, quand les adultes paniquent et se noient très rapidement. Les trois jours suivants, tantes et autres parents généreux viennent voir le miraculé et le couvrir de friandises et de baisers. Mais Adnan n’oubliera jamais cette bande de lumière qui s’étrécit pour l’enfermer dans les ténèbres pendant qu’il descend dans les flots noirs. Il s’en est souvenu à bord de la vedette de Ferid Bey qui filait en bondissant sur les vaguelettes vers les lumières de la Corne d’Or. Il s’en souvient chaque fois qu’il emprunte le pont du Bosphore, qu’il passe au-dessus des flots noirs et profonds séparant les collines. Il n’y a que trop pensé en voyant la Toyota rouge tournoyer dans les airs avant de percuter les flots en soulevant une grande gerbe d’eau, puis de s’y enfoncer. Il a su ce que ressentait l’homme captif de l’habitacle aux portières comprimées par la pression, alors que des jets y pénétraient par les interstices, bouches d’aération et joints pour se répandre sur le plancher et tout envahir pendant que la clarté décroissait et finissait par disparaître.
« Arsenal a deux contre trois ?
— Quoi ?
— Demain, tu sais ? Les books donnent ces connards de Rosbifs à deux contre trois.
— Ah, oui, oui. Arsenal.
— Désolé, tu as d’autres trucs à l’esprit.
— C’est une transaction comme les autres. » Adnan tapote ses poches. « Merde, j’ai laissé mes nanos dans la voiture. Je peux utiliser les tiens ?
— Tu en auras plus besoin que moi. »
Adnan récupère la fiole et la fait sauter dans sa paume.
« Je suis ton débiteur. » Il dévisse le bouchon. C’est à son habileté de prendre la relève, désormais. Il se bouche une narine, s’apprête à inhaler et se met à tousser. Les nanos s’éloignent de lui en vagues irisées, un arc-en-ciel disloqué. « Merde. Désolé. Merde. Je vais devoir y aller tête nue. Tu peux demander à ceux de SécuriSanté de faire le ménage ? »
Bruxelles a décrété que les nanos renversés entraient dans la catégorie des déchets toxiques, au même titre que les ampoules à économie d’énergie.
Une voiture qui plonge dans le Bosphore, c’est plus que suffisant pour aujourd’hui. Plus que suffisant pour une vie entière. Adnan va se contenter de gagner cet argent. Il cherchera ensuite comment effacer ses traces et assurer leur sécurité. Comme toujours.
« Tu m’en dois une ! lui lance Kemal.
— Oh, bien plus que ça ! Élément de l’Air, assiste-moi ! »
Alors qu’il pénètre au niveau des transactions, Adnan dévisse le bouchon des nanos subtilisés à Kemal et les sniffe. Les gaspiller serait idiot.
ÉQUIPEMENT D’UN DÉTECTIVE JUNIOR EN MISSION
1. Grand sac à dos (min. 30 × 40 × 15 cm). Capacité intérieure convenant à l’article no 2 (ci-dessous). Des tas de poches sur le devant et les côtés. Noir, rouge, gris. Pas de rose ou de violet, ni de marques TV/films/jouets. Cartable scolaire par défaut/nécessité.
2. Ordinateur. Avec chargeur, batterie d’une durée de huit heures à pleine charge. L’ordinateur doit contenir toutes les informations disponibles sur Affaire du robot mystérieux/Affaire du cheikh disparu (titres non définitifs).
3. Ceptep. Avec chargeur. Pour cas d’urgence uniquement. Ceptep impérativement à l’arrêt sauf cas d’absolue nécessité, car l’Enfant détective ne doit pas pouvoir être localisé par le système GPS. Sans doute inutile, mais (un peu de) prudence est mère de (beaucoup de) sûreté.
4. Écouteurs, petits, modèle intra-auriculaire, pour écouter l’article no 2.
5. Assortiment de pansements adhésifs.
6. Deux gourdes de 75 cl, type sportif étanche. Pourront être remplies aux fontaines publiques : l’eau potable d’Istanbul est (historiquement) pure, fraîche et agréable à boire.
7. Lingettes antiseptiques pour les irritations dues aux bretelles du sac à dos – l’Enfant détective estime qu’il devra le porter sur son dos pendant au moins huit heures – et pour se nettoyer les doigts après avoir mangé sans couverts, désinfecter les abattants des toilettes, hygiène générale.
8. Slip et chaussettes de rechange.
9. Cape imperméable en nanofibres de bonne qualité. Se roule en boule de la taille d’un poing. Aucune précipitation annoncée mais les soirées pourraient être fraîches.
10. Stylos-billes, trois.
11. Petit calepin de journaliste modèle professionnel, reliure noire avec sangle élastique pour maintenir la couverture fermée/ouverte.
12. Crème solaire. Indice trente. L’Enfant détective ne sort pas autant qu’il le devrait/voudrait.
13. Lunettes de soleil. Voir ci-dessus. Il n’y a pas de détectives sans lunettes noires.
14. Atomiseur antitranspiration, déodorant pour les pieds : peppermint. Dentifrice à mâcher (quatre) à prendre au distributeur de Tesko. Pourquoi vendent-ils du dentifrice à mâcher dans un supermarché ? Peigne pour se recoiffer.
15. Liquide. Cent vingt euros, en petites coupures, divisés en trois liasses dissimulées en trois points différents pour des raisons de sécurité évidentes. Les plus gros billets, pliés dans l’espace séparant les orteils du pied proprement dit, constitueront la réserve de « Retour à la Case départ » en cas d’extrême nécessité. C’est suffisant pour regagner en taxi la place Adem Dede de n’importe quel secteur d’Istanbul, d’après les prix pratiqués par le service de réservation en ligne d’Eskiköy Taksis. Payer par téléphone, c’est se faire localiser. Payer en cash est plus sûr et anonyme. Le cash est roi.
16. Plan touristique d’Istanbul avec toutes les lignes de transport public clairement indiquées – le tracé est moins détaillé que sur le ceptep mais ça ne laisse aucune trace – ainsi qu’un plan imprimé à domicile du quartier de Kayisdagi, avec les données GPS transmises par Bébé Rat. La dernière position relevée est celle d’une zone d’activité proche de Bostanci Dudullu Cadessi.
17. Pantalon à nombreuses poches, chaussettes en coton, baskets longtemps portées et confortables, aucun frottement et place pour remuer les orteils. Tee-shirt de couleur terne, anonyme, uni. Paire de rechange dans le sac à dos, servant de rembourrage protecteur pour l’ordinateur.
18. Bitbots, incarnation de Serpent, emporté enroulé autour du poignet gauche et le long du bras de l’Enfant détective, comprimé sur les chaudes pulsations de son pouls.
Dis-moi ce que tu vois.
Je vois… Je vois le monde des djinns, la création du feu, là où rien n’est définitif et les formes s’écoulent en d’autres formes, esprits en autres esprits, là où tout papillote se transforme et éclot pour être englouti sitôt après, des flammes vivantes.
Dis-moi ce que tu vois.
Les mots – il ignore par quel moyen il sait que ce sont des mots – fondent et se liquéfient dans le feu créateur éternel des djinns. Mais ils acquièrent désormais une rémanence, un écho visuel, une ombre qui s’attarde sur la clarté tout en se consumant, une chose qui est plus qu’une vision : un son.
« Dis-moi ce que tu vois. » D’autres sons, que Necdet a entendus.
« Je suis dans une pièce aux murs blancs et au sol recouvert d’une moquette grise. Je suis allongé sur un matelas. Un matelas couvert de motifs floraux. La porte est ouverte. Devant cette porte, je vois une femme agenouillée sur le sol. Elle porte un jean et des lunettes carrées. Elle a un voile vert sur la tête, les manches de son pull couvrent ses mains. Se tient près d’elle un homme qui a des cheveux longs et une veste en cuir. Tout au fond de la pièce, j’aperçois un troisième homme…