— Ça suffit ! Il semble lucide », déclare le chevelu en cuir. Necdet se concentre pour ne pas le perdre de vue. Des flammes surnaturelles dansent autour de lui.
« Sais-tu qui tu es ? demande la femme.
— Je suis Necdet Hasgüler. Et vous, qui êtes-vous ? Où sommes-nous ?
— Nous ne pouvons pas te le dire, répond-elle. Mais si ça peut simplifier les choses, imagine que nous sommes les ingénieurs de Dieu et que tu es notre sujet d’expérience.
— Vous m’avez enlevé. Vous m’avez capturé devant le tekke quand je rentrais chez moi. Où sommes-nous, quelle heure est-il ?
— Il est bien plus tard que tu ne le penses. C’est le matin et tu es ici depuis la nuit dernière. Que tu te souviennes de ce qui s’est passé est improbable.
— Nous t’avons transmis des nanoagents, déclare l’homme corpulent. Nous savons beaucoup de choses sur toi, Necdet.
— Vous n’êtes pas de la police. »
Chevelu a un rire.
« Oh non, mais je sais pourquoi tu l’as imaginé ! Les flics s’en sont pris à nos cobayes, ce qui nous a forcé la main. Nous avons dû te récupérer avant eux.
— Nous sommes les scientifiques de Dieu », insiste la femme.
Necdet trouve son visage familier, sans le situer pour autant.
Les lunettes carrées et le foulard vert la font paraître plus vieille qu’elle ne l’est. Toutes les silhouettes et tous les traits vacillent, car ils sont consumés par le feu invisible des djinns qui évoque en l’occurrence une brume de chaleur.
« Je pourrais avoir un peu d’eau ? » demande Necdet.
L’autre homme lui tend une bouteille fraîche de Sirma en tirant vers le haut sa tétine pour sportifs. C’est une armoire à glace en chemise verte. Du vert qui se déplace, s’écoule, s’amalgame à la bordure du champ de vision du captif qui tète l’eau comme un nourrisson.
« Qu’est-ce que vous voulez ?
— Partager tes visions », dit la femme.
Necdet peut à présent voir à travers les contours ignés que Gros Salopard a une arme, un fusil d’assaut de l’armée.
« Je vois des djinns, répond simplement Necdet. Cette pièce en est pleine. Ils grouillent sur vous tous comme des poux. »
Gros Salopard tressaille mais Foulard vert déclare : « Nous le savions déjà.
— Je vois Hizir », précise Necdet. Et les membres du trio se dévisagent. « Il est dans la pièce. Partout à la fois. C’est pour ça qu’on l’appelle l’éternel voyageur. Vous dites que vous êtes des scientifiques de Dieu, mais les djinns ne sont pas d’origine divine. Mon frère le croit, mais c’est faux. Ils ne procèdent même pas de la création du feu. Il n’y a pas eu de création du feu. Ils sont nés dans ma tête, ce sont des histoires, des fantômes, des films, des saints, des medersas et des BD. Moi je vois des djinns, d’autres voient des péris. Mais ce que je me demande, c’est d’où peut bien venir Hizir. »
Chevelu et Foulard vert échangent des regards. Sont-ils ensemble ? Ils sortent de la pièce et, bien que pris de vertiges étourdissants, Necdet les entend parler – certainement de lui. Mais se concentrer pour tenter de comprendre ce qu’ils disent à travers les rugissements du feu des djinns réclame trop d’efforts. À leur retour, ils reprennent exactement les mêmes positions et attitudes qu’auparavant.
« Nous t’avons interrogé sous nanos en partie pour dresser une image précise de ton existence. Nous n’avons pas de temps à perdre en mensonges et faux-fuyants. Nous savons qui tu es, d’où tu viens, ce que tu fais et ce que tu as fait.
— Kizbes ?
— Oui. Tu n’as éprouvé ni culpabilité ni remords, ni souffrance ni plaisir après avoir laissé ta sœur à jamais défigurée par des brûlures au troisième degré. Tu as commis cet acte uniquement parce qu’elle t’embêtait, sans être sous le coup de la colère et sans seulement ressentir de l’agressivité. Tu as agi comme un robot. Ce sont des symptômes correspondant à de sérieux troubles dissociatifs.
— Je ne sais pas de quoi vous parlez. Mais vous pouvez me croire quand je vous dis que ce n’était pas moi. C’était un autre moi. Quelqu’un qui me ressemblait et s’exprimait comme moi, mais qui n’était que de la poussière. Dans la tête. De la poussière. J’étais tiraillé et divisé en un tas d’éléments, si dissocié qu’il ne subsistait que des grains microscopiques. Rien n’était relié au reste. Est-ce que vous comprenez ce que je veux dire ?
— Ta personnalité aurait donc changé ?
— Oui, non. Je ne sais pas. Je me souviens avoir été un autre moi… Comme si ma tête avait éclaté et que la poussière qu’elle contenait s’était amalgamée pour devenir des djinns. Puis il y a eu Hizir. Vous en êtes responsables. Qui êtes-vous ? Un tarikat ? Des salafistes ?
— Nous sommes les ingénieurs de Dieu, répète Foulard vert. Notre spiritualité est très développée, un feu divin nous consume, nous menons le jihad mais nous ne sommes pas des islamistes. Nous avons des traditions religieuses différentes. Il y a parmi nous un sunnite, un alévi, un orthodoxe, un nestorien. Le jihad est la lutte éternelle pour se rapprocher du divin. On retrouve cela dans toutes les religions. On doit l’explosion du tram à l’une d’entre nous. Ce n’était pas une martyre mais une scientifique. Ma sœur. Elle était… elle a… Non. Je n’ai pas à te le dire. La presse a précisé qu’il n’y avait pas eu d’autres victimes. C’était le but recherché. La bombe était destinée à diffuser des nanoagents. Toi et plusieurs autres personnes les ont reçus.
— Ces djinns, ils seraient donc chimiques ?
— Tu as déclaré savoir qu’ils ne viennent pas de Dieu, rappelle Foulard vert. Ce qui est pour nous important, c’est que te voici devenu un autre Necdet Hasgüler. Celui que tu étais a été éliminé lors de cette attaque. Ce que nous voulons découvrir, c’est ce que tu es à présent. Nous allons te laisser le temps d’y réfléchir. Notre frère te surveillera et t’apportera tout ce dont tu peux avoir besoin. Repose-toi. Médite. »
Foulard vert et Chevelu se lèvent pour gagner l’autre pièce. « Les djinns, que s’est-il passé ? leur lance Necdet. Vont-ils finalement s’en aller ? »
Chevelu fronce les sourcils. « Pourquoi souhaites-tu leur disparition ? »
Les nanos jaillissent dans le cerveau d’Adnan Sarioglu comme une représentation de l’Arbre à Fric, en suspension au centre de l’Atrium des transactions, une sculpture de neurones. Le kung-fu de Kemal est efficace. La vision d’Adnan est claire et pénétrante, les lumières sont plus vives, les couleurs plus accentuées, les objets plus nets. Sa vision périphérique semble affûtée comme un diamant, il a l’impression de voir ce qui se passe derrière lui. Il peut pénétrer dans tout ce qui l’entoure. Détails, lignes géométriques, connections et intentions, tout est d’une infinie précision, dans son champ de vision.
Il perçoit simultanément les moindres sons, toutes les voix, des bourdonnements et cliquetis quasiment inaudibles, un tout par ailleurs spécifique. À peine se concentre-t-il qu’il capte une conversation et sait sans rien voir qui s’exprime, et en quel lieu. Il entend le plastique de son badge cliqueter comme il se dirige à grands pas vers sa place habituelle au pied de l’Arbre à Fric. La chaude odeur de combinaison en néoprène de l’argent l’enveloppe. C’est ce que les mystiques et bien-aimés derviches d’Ayse ont connu en s’adressant à l’unicité des choses. Tout, tout de suite, connecté mais de façon discrète. C’est ce que nous sommes censés être, au mieux de notre forme et de nos capacités, comprend Adnan. Les nanos sont une danse de derviche d’une tout autre nature.