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— J’en sais rien. Racontez-moi ce que vous savez sur cette histoire !

— Pas grand-chose, en fait. Tout cela s’est passé avant que Manon devienne ma patiente.

— Mais encore ?

— Lorsque sa sœur s’est fait assassiner, Manon n’avait pas de problème de mémoire. Mais j’ai tout de même appris que ce décès l’avait plongée dans une profonde dépression. En réalité, c’est à ce moment-là qu’elle a arrêté ses recherches, sa brillante carrière…

Elle s’était mise en tête de traquer le Professeur. C’était devenu pour elle…

— Une obsession ?

— … sa raison de vivre. Son frère m’a raconté qu’elle y consacrait toute son attention, toute son énergie. Venger sa sœur. Elle s’est rapprochée de la police, elle a réussi à se procurer les dossiers… Elle est allée interroger les familles des autres victimes, les légistes, les psychologues, pour tenter de cerner le mode de fonctionnement de l’assassin, cette sauvagerie qui l’habitait. Elle l’a fait avec le même acharnement qu’elle déployait face à ses problèmes mathématiques. Une obstination sans limites…

Il garda le silence un instant, avant de reprendre :

— Et puis il y a eu ce cambriolage qui a mal tourné, six mois plus tard, qui… qui a tout interrompu… Du moins, je le croyais…

— Comment ça, vous le croyiez ?

— Il y a à peine une heure ou deux, le docteur Flavien m’a montré les mutilations sur son corps… Je m’aperçois aujourd’hui qu’elle n’a jamais cessé de le pourchasser, même dans son état… Elle a brillamment caché son jeu, je n’ai absolument rien vu… Très impressionnant, elle est vraiment d’une grande intelligence.

— Vous pensez qu’elle est elle-même l’auteur de ces scarifications ?

— Je ne le pense pas, j’en suis sûr ! Elle et son frère. Il vient de me le dire. Et Manon me les avait toujours cachées…

— Son frère ? Mais… Pourquoi ?

— Je n’en sais rien. Il n’a pas voulu me donner plus de précisions. Mais j’ai la certitude que ces blessures ont un rapport avec le meurtrier de leur sœur.

Lucie referma son carnet. Les interrogations se bousculaient sous son crâne.

La sœur de Manon, victime du Professeur. Puis Manon en personne, qui s’était fait agresser voilà trois ans. Cambriolage. Et à présent, nouvelle agression juste au début d’une campagne de publicité où elle tenait la vedette. Simple coïncidence ? Avait-elle tailladé sa main sous l’effet de la panique, persuadée d’avoir affaire au Professeur ? Son handicap pouvait-il être à l’origine d’hallucinations, créait-il de faux souvenirs, une « sensation d’avoir vécu » ?

Il fallait l’interroger, très vite. Saisir le sens de ces énigmes. Les allumettes, les Autres, les scarifications…

Ils s’avancèrent dans le hall, Vandenbusche sortit une carte de visite de sa veste.

— Comme moi, vous devez vous poser beaucoup de questions. Et vous vous en poserez encore plus au contact de ma patiente. C’est réellement une personnalité stupéfiante.

Il lui tendit sa carte.

— N’hésitez pas à m’appeler si je peux vous être utile en quoi que ce soit. Et pourquoi n’accompagneriez-vous pas Manon à Swynghedauw demain ? Ça vous permettrait de mieux saisir les bizarreries que notre cerveau est capable de générer. C’est… tout à fait étonnant.

— Merci. Je pense qu’on va de toute façon être amenés à se revoir.

Il acquiesça et ajouta :

— Surtout, lorsque nous entrerons dans la chambre de Manon, gardez bien en tête qu’elle ne doit pas être bousculée dans ses habitudes plus qu’elle ne l’est déjà. Il n’y a rien de pire pour un amnésique que de se réveiller dans un environnement inconnu. Ce sont alors les instincts de survie qui resurgissent. Manon, se sentant en danger, pourrait… dérailler… devenir violente.

— Je sais. Le chauffeur malheureux qui l’a récupérée à Raismes en a déjà fait les frais…

Il prit un ton grave.

— Une dernière chose, très importante. Sa mère s’est suicidée en se tranchant les veines, peu de temps après le cambriolage.

— Je sais… Hôpital psychiatrique…

— Marie Moinet n’a jamais supporté la brusque disparition de sa fille Karine, ainsi que ce qui est arrivé à Manon.

— Il faut reconnaître que ça fait beaucoup…

— Certes… Toujours est-il que Manon a… comment expliquer… choisi d’ignorer le décès de sa mère.

— Choisi ?

— Choisi, oui. Manon se forge sa propre existence. Elle sélectionne ce qu’elle veut retenir en le répétant une multitude de fois, et elle omet le reste. Or, elle n’a noté ce décès nulle part. Elle n’a pas décidé d’en constituer un souvenir.

Lucie n’en revenait pas.

— Mais… Comment peut-elle choisir d’ignorer une chose pareille ? Il s’agit de sa mère !

— Je pense que vous ne vous rendez pas encore vraiment compte… Imaginez juste qu’en pleine nuit, des gendarmes viennent frapper à votre porte, et vous annoncent que votre mère est morte. Imaginez-le réellement, s’il vous plaît… Le noir, les coups sur la porte, les gendarmes… On vous laisse alors encaisser le choc et pleurer jusqu’à la nuit suivante. Puis on vous efface la mémoire, vous ne savez plus la raison de votre effondrement. Vous vous tenez là, une barre dans la tête, les yeux piquants, et vous ne comprenez pas ! Vous vous remettez à peine, et on vous réapprend cette terrible nouvelle. Les mêmes gendarmes, qui viennent frapper à la même porte. Et ce, nuit après nuit, une vingtaine de fois, jusqu’à ce que ce malheur se fige enfin en un pénible souvenir. Manon a refusé cet effort insoutenable. Elle a préféré préserver ses souvenirs heureux, et ne pas les obscurcir avec ce décès. Car les souvenirs antérieurs à l’accident sont tout ce qui lui reste. Un parfum, une caresse, un éclat de rire… Ils sont les seules choses qui la raccrochent à la vie, qui lui offrent un passé, la sensation d’avoir vécu. Alors, sa conscience veut à tout prix les garder intacts. Vous comprenez ?

Lucie hocha la tête.

— Très bien, reprit Vandenbusche. Avec son frère, nous… respectons son choix de ne pas savoir. Nous avons décidé d’aider Manon dans sa volonté de croire que Marie Moinet était encore en vie. Personne ne peut accéder à son N-Tech. Il est protégé par un mot de passe qu’elle change régulièrement. Impossible pour nous, donc, d’y inscrire de fausses informations concernant « l’existence » de sa mère. Mais… nous lui disons régulièrement qu’elle a omis de noter sa visite, qu’elle l’a appelée dans la journée, et ainsi de suite. Manon entre alors elle-même ces données dans son organiseur. Si je lui dis qu’elle a appelé sa mère la veille, elle me croira. C’est… d’un commun accord avec elle que j’agis ainsi, pour éviter de la faire souffrir inutilement.

Lucie se sentait emplie d’un sentiment de révolte.

— C’est une histoire de dingues. N’importe qui peut truquer le passé de Manon… Quelle horreur…

— Je suis d’accord avec vous, ces patients sont vulnérables. Vous savez, l’humanité, et même plus généralement le règne animal ont survécu parce que le cerveau enregistre plus aisément les informations négatives que les positives, cela a été prouvé par la science. Depuis la nuit des temps, ce sont les émotions négatives qui font que l’on échappe à son prédateur, ou que, sans cesse, on cherche à se nourrir, même sans la sensation de la faim. Pensez aux ours, qui s’alimentent des mois à l’avance avant d’entrer en hibernation. Ils anticipent le danger de l’hiver. Mais cet instinct d’autodéfense n’existe plus chez les amnésiques antérogrades. Ils se savent fragiles mais n’y peuvent rien, et cela conduit certains d’entre eux à des états dépressifs sévères, qui parfois se terminent en suicide. Les statistiques sont là pour en parler, et les hôpitaux psychiatriques enregistrent chaque jour de nouveaux cas d’amnésiques dont on ne sait que faire. Voilà pourquoi vous trouverez Manon très vigilante. Elle s’est isolée pour se protéger. Elle n’a confiance qu’en elle-même et dans les informations de son N-Tech.