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— Cette dame est de la police, intervint Frédéric en constatant le désarroi de Lucie. C’est moi qui l’ai amenée ici. Elle aimerait te demander quelque chose.

Il se tourna vers le lieutenant.

— Allez-y. Mais faites vite. Soyez concise, précise. Sinon, ma sœur perdra le fil.

Lucie le remercia d’un imperceptible mouvement de tête. Manon posa son N-Tech sur la table de nuit et la regarda d’un air intrigué.

— Me demander quelque chose ? À moi ?

— La police traîne souvent dans les hôpitaux, rétorqua Lucie en se forçant à sourire. En fait, je bosse sur une affaire qui, selon moi, a un rapport avec les mathématiques. Et, d’après votre frère, il paraît que vous êtes plutôt douée en la matière.

Le visage de Manon s’éclaira d’un rayonnement semblable à celui de l’affiche publicitaire. Comment pouvait-elle être à ce point indifférente à l’épreuve qu’elle venait de traverser ? Lucie se mit à considérer Manon autrement : une femme qui renaissait à chaque minute. Un souffle éphémère.

— Plutôt oui… répondit Manon.

Elle désigna les rangers crottées.

— Policier de terrain ?

— Si on veut.

— Sur quoi travaillez-vous ?

Lucie échangea un regard avec Frédéric et Vandenbusche. Elle hésita, puis se lança :

— Un acte de délinquance. Des jeunes, probablement.

— Une affaire concernant de jeunes délinquants qui aurait un point commun avec les mathématiques ? Je suis curieuse de connaître lequel. Je vous écoute.

— Ça s’est passé à Raismes, du côté de Valenciennes.

— Je connais Raismes, merci. Amnésique, mais pas ignare.

Lucie resta un instant interdite. Parler de son handicap avec un tel détachement…

— Très bien. Nous avons découvert dans un abri de chasseurs un message inscrit sur un mur. Ça disait, écoutez bien : « Ramène la clé. Retourne fâcher les Autres. Et trouve dans les allumettes ce que nous sommes. Avant 4 h 00. »

Manon et Frédéric se raidirent simultanément.

— Qui a écrit cela ? demanda Manon en se relevant brusquement sur son lit.

Elle se mit à parler de nouveau très rapidement.

— Qui ? Dites-moi qui ? Dites-moi !

— Je l’ignore, répliqua Lucie. Qu’est-ce que ça signifie, selon vous ?

— Tout ce remue-ménage a un rapport avec moi ! Vous n’êtes pas ici par hasard, comme vous le prétendez !

— À vous de me le dire.

Manon restait sur la défensive. Son frère s’approcha d’elle et lui prit doucement le bras.

— Ne te sens pas obligée de répondre.

Manon se défit de son étreinte dans un geste de méfiance spontanée.

— Pourquoi ? Pourquoi ne répondrais-je pas ? Il n’y a rien d’extraordinaire ! Absolument rien !

Elle se tourna vers Lucie.

— Je ne comprends pas votre énigme, et je ne vois aucune relation avec les mathématiques. Mais…

— Mais ?

— Mais c’est ce « Retourne fâcher les Autres » qui m’a interpellée. N’est-ce pas, Frédéric ? Toi aussi, tu te souviens ?

Il acquiesça et précisa :

— Il s’agit d’une expression que nous utilisions adolescents, avec des amis et certains de nos cousins. « On va retourner fâcher les Autres. » Les Autres étaient… les esprits.

— Les esprits ?

— Oui, les esprits, reprit Manon. Ceux de la maison hantée de Hem. Une vieille bâtisse où les morts se seraient mystérieusement succédé. On se rendait là-bas de temps en temps, à la nuit tombée. Pour l’adrénaline. Hem, la maison de Hem…

Elle s’interrompit. Frédéric allait et venait comme un lion en cage. À son regard autoritaire, on devinait le meneur d’hommes. Lucie tenta de faire abstraction de sa présence pour concentrer toute son attention sur Manon, qui dit finalement :

— Il s’agissait de notre expression. Comment a-t-on pu la retrouver ? C’est impossible ! Il y a tellement longtemps !

Elle chercha du secours auprès de Frédéric, avant de poursuivre seule :

— Mais je ne comprends pas le reste de votre message. Même en réfléchissant, rien ne me vient. Désolée. Sincèrement désolée madame.

Manon se saisit de son N-Tech, de son stylet, et se mit à vérifier le déroulement des dernières heures de la journée. Elle tapota rapidement sur son écran tactile. Cases de rendez-vous non cochées. Celui de la banque à 11 heures : manqué. Visite chez le vétérinaire pour Myrthe à 15 heures : manquée. À quoi tout cela rimait-il ?

— Manon ?

Elle releva la tête en direction de Lucie.

— Ce n’est pas tout, insista le lieutenant.

— Qu’est-ce qui n’est pas tout ? Et… pourquoi je parlais de la maison de Hem ? Qu’est-ce que vous voulez déjà ?

Frédéric vint s’intercaler et poussa Lucie légèrement vers l’arrière en lui disant :

— Laissez…

Il s’adressa à Manon :

— Cette dame est de la police…

Et il lui ré-expliqua très brièvement la situation, avec les mots adéquats, les raccourcis appropriés, contrôlant avec justesse les réactions de sa sœur. Un peu perplexe, Lucie put finalement reprendre son interrogatoire :

— Dans cette cabane de Raismes, étaient dispersées sur le sol un très grand nombre d’allumettes. Plusieurs milliers. Mes collègues font…

— Un grand nombre d’allumettes ? l’interrompit Manon. Comment étaient-elles disposées ? Expliquez-moi !

— Répandues un peu partout, complètement au hasard.

Manon claqua des doigts plusieurs fois d’affilée. Frédéric ne bougeait plus d’un millimètre.

— Au hasard, oui ! Bien sûr ! Au hasard ! Et ce sol, c’était un parquet ?

— Exact.

— Avec des lames de la largeur d’une allumette ? Dites-moi !

La piste semblait s’ouvrir. La serrure trouvait sa clé.

— Euh… Je pense, oui. Mais… Quel est le sens de cette mise en scène ? C’est quoi, le rapport entre ces allumettes et la maison hantée de Hem ?

Soudain, la jeune amnésique observa le bandage autour de sa main. Elle fut prise d’une brusque suée. Avant que Frédéric ne puisse intervenir, elle l’arracha d’un geste enflammé.

Son cœur se serra. Au creux de sa paume, cette phrase terrifiante : « Pr de retour ».

Elle adopta une position de bête traquée et se mit à crier :

— Il est de retour ! Ce salaud est revenu nous hanter ! Et il s’en est pris à moi ! Arrêtez de mentir et dites-moi si je me trompe !

— Personne ne te ment, mentit le frère. Nous allons rentrer chez nous, tout va bien se passer.

Manon n’écoutait plus. Paniquée, elle cria plus fort encore :

— Emmenez-moi là-bas ! Emmenez-moi dans la maison hantée de Hem ! Tout de suite !

Lucie répliqua calmement :

— Donnez-moi d’abord la signification de ces allumettes !

En un éclair, Manon se retrouva à quelques centimètres du visage de Lucie. Dans ses yeux bleus palpitait la flamme noire de la colère.

— Il est revenu ! Je ne louperai pas l’occasion de l’attraper ! Emmenez-moi d’abord, ou vous ne saurez rien !

13.

Dans l’habitacle de la vieille Ford, Manon s’affairait sur son N-Tech. De l’appareil électronique irradiait une légère lumière blanche.