— Il faut que je note tout cela, répétait-elle inlassablement. Continuez, continuez à me raconter. Tout ce que vous savez. Absolument tout.
Après avoir quitté les boulevards déserts, la voiture s’engagea pleins gaz sur une bretelle de la rocade nord-ouest. Marquette, Bondues, Wambrechies… Les sorties défilaient, tandis que, dans cette carcasse de tôle écrasée par des tonnes d’eau, vibrait la voix d’une femme flic qui tentait d’être rassurante tout en racontant le pire, une énième fois. L’enlèvement, l’errance dans les rues de Lille, la cabane de chasseurs et le message alambiqué. Manon ne perdait pas une miette de cet enfer verbal, notant les principaux événements et enregistrant la parole de Lucie grâce au micro intégré de son engin.
— Le Professeur… Comment aurait-il pu me retenir ? Pourquoi ? Comment a-t-il pu savoir pour « les Autres » ? C’était notre expression à nous ! Et… Non ! Ceci n’est pas possible !
Manon ne parvenait pas à retrouver son calme. Ses efforts de réflexion les plus acharnés n’y pouvaient rien : les questions tournaient dans sa tête, sans réponses.
— Vous en avez peut-être parlé pendant qu’il vous détenait ? suggéra Lucie en regardant sa montre. Peut-être vous y a-t-il contraint, d’une façon ou d’une autre ? Comment le savoir ?
— Ma détention… Ma détention, mon Dieu… Non, non ! Je n’aurais jamais parlé de mon enfance ! Jamais !
— Comment pouvez-vous en être aussi sûre, alors que vous ne vous en rappelez pas ?
— Il y a des choses que l’on sait sur soi ! Même si l’on est amnésique ! Je n’ai pas perdu mon identité ! Je suis moi ! Vous pouvez comprendre ?
Lucie adopta un ton plus apaisant.
— D’accord, d’accord. Ne vous énervez pas, ça ne sert à rien. Parlons de ces scarifications, sur votre ventre… J’aimerais que vous m’expliquiez ce qu’elles signifient. Le docteur Vandenbusche m’a dit que votre frère et vous en étiez les auteurs.
Manon répondit du tac au tac :
— Je n’en sais rien.
— Comment ça, vous n’en savez rien ?
— Je n’en sais rien, je vous dis ! Je ne comprends pas le sens de ces cicatrices ! Je sais qu’elles sont là, en moi, mais je n’en connais pas la signification ! Quand ont-elles été inscrites ? Pourquoi ? Je l’ignore complètement !
Elle agrippa le poignet du lieutenant.
— Comment le Professeur a-t-il pu m’enlever ? Comment m’en suis-je sortie ?
— Manon, je…
— Il faut qu’on le retrouve ! Dites-moi que vous allez le retrouver ! Dites-le-moi !
— Nous allons tout mettre en œuvre pour.
Lucie la regarda dans les yeux un instant, avant d’ajouter :
— Vous pouvez me croire. Mais si vous voulez que je vous aide, il faudra me faire confiance…
Elle prit la voie en direction de Roubaix-Est, la gorge serrée. 3 h 35. Moins d’une demi-heure…
— Parlez-moi des allumettes. Vous ne m’avez toujours pas raconté ce qu’elles signifiaient. Je dois savoir.
— Quelles allumettes ?
Manon dévisagea la conductrice. Ses doigts glissèrent discrètement vers la poignée de la portière.
— Où est votre carte ? Vous ne m’avez pas montré votre carte ! Votre carte de police !
Lucie soupira.
— Si, avant de monter dans la voiture. Puis deux fois déjà durant le trajet. Prenez-la, elle se trouve dans la poche de mon caban, je n’ai pas pensé à la laisser en vue. Je n’ai pas encore les réflexes, excusez moi… Mais par pitié, lâchez une bonne fois pour toutes cette poignée. Vous allez finir par l’arracher et par achever ma pauvre bagnole.
Manon récupéra la carte tricolore avec soulagement.
— Pardonnez-moi. J’ai tendance à radoter.
— Ça aussi, vous me l’avez déjà dit. Mais ne vous excusez pas. Je comprends parfaitement, même si c’est… difficile. Dites, vous parlez toujours aussi rapidement ?
— Oui, c’est une manière de condenser les conversations. Tout s’efface si vite dans ma tête… Où allons-nous ?
— Maison hantée de Hem. Déjà dit…
Lucie réfléchit un instant, et reprit :
— Les scarifications, sur votre corps. Que racontent-elles ?
— Je l’ignore.
— D’accord. Je réessaierais plus tard.
Sans l’écouter, Manon replongea dans les méandres de son N-Tech, avant de se tourner de nouveau vers la conductrice :
— Puis-je vous photographier ? Cela m’évitera de vous demander sans cesse votre identité.
Lucie acquiesça. Manon alluma le plafonnier et figea l’instant avec la fonction « Photo » de son organiseur. Stylet à la main, elle se mit ensuite à écrire sur l’écran.
— Qu’est-ce que vous notez ? S’intéressa Lucie en détournant brièvement les yeux de la route.
— Votre nom, votre métier, les raisons de notre rencontre. Et vos principaux traits de caractère. Enfin, l’impression que j’en ai à l’instant présent.
— Je suis curieuse de savoir ce que vous pensez de moi.
— Pas ce que je pense. Ce que je ressens, ici et maintenant. Solidité, à votre regard directif. Passion, parce que vous êtes ici avec moi en pleine nuit. Rigueur, on le lit aussi dans vos yeux. Beaucoup d’émotion passe dans votre voix, vos mains, et cette façon que vous avez de discuter… On perçoit votre écoute, ainsi qu’une certaine forme de douleur. Énormément de douleur même. Je me trompe ?
Lucie resta un long moment silencieuse, interloquée, avant de répondre.
— Pas vraiment, non. J’ai vécu une adolescence en partie tourmentée, par…
Elle hésita, puis finit par lâcher :
— … par une opération chirurgicale, qui… qui m’a beaucoup affectée.
— De quel genre ?
— Je préfère ne pas en parler.
— Vous pouvez, vous savez. Je sais me montrer discrète et… oublier ce qu’on me confie, si vous voyez ce que je veux dire.
Sans réellement connaître celle à qui elle s’adressait, Manon se sentait à l’aise, rassurée. Sensations inexplicables. Elle demanda, constatant les difficultés de Lucie à se livrer :
— Et cette opération a marqué une rupture dans votre jeunesse, votre comportement ? Comme moi, avec mes problèmes cérébraux ?
Cette fois, Lucie fixa la route.
— Après ça, ma vie n’a plus jamais été la même. Et… je fais des actes que je déteste… que… que les gens ne comprennent pas toujours. Mais… Excusez moi, je ne peux rien vous dire de plus.
— Moi non plus, les gens ne me comprennent pas. Ça nous fait au moins un point en commun.
Manon appuya sa nuque contre l’appuie-tête et inspira longuement.
— Vous, c’est le passé qui vous hante, mais moi, c’est l’avenir. Je ne peux plus bâtir de projets, ni partir en vacances parce que je ne saurais même pas où je me trouve, et cela ne servirait à rien car je n’en garderais aucun souvenir. Pas de souvenirs. Jamais.
Lucie se sentit obligée d’admettre que Manon avait raison. Sans souvenirs, les photos ne sont jamais que le papier glacé d’un vulgaire catalogue.
Manon concentra son attention sur les bandes blanches qui défilaient sur la route. Chacune d’entre elles disparaissait dans la nuit, identique à son existence fugitive. Elle ne savait pas où elle allait, ni pourquoi. Sans doute la conductrice à ses côtés le lui avait-elle déjà expliqué deux, trois, dix fois… De toute évidence ces renseignements étaient-ils notés dans son N-Tech… Mais elle n’eut pas envie de fouiller, pas maintenant, pas encore, parce qu’elle se sentait en paix.
— En tout cas, vous avez de jolies jumelles.
Lucie écarquilla les yeux.