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— Comment vous savez ?

Manon tendit l’index.

— La photo, là, sur votre porte-clés. Comment s’appellent-elles ?

Lucie était étonnée. Si Manon allait oublier dans la foulée, pourquoi cherchait-elle à connaître leurs prénoms ? À quoi bon ?

— Clara à gauche, et Juliette à droite.

— Et Juliette est la dominante ?

— Alors là, vous m’en bouchez un coin !

— Elles sont assises côte à côte pour la pose, mais, si vous regardez bien, Juliette a le bras devant sa sœur, comme une barrière, comme pour la repousser vers l’arrière, lui montrer que l’espace lui appartient.

Lucie se raidit un peu. Elle se rappela la manière dont Vandenbusche parlait de sa patiente. Un être incroyablement précis, organisé et intelligent, en dépit de son amnésie.

— Sacrément observatrice…

— Ça, ce n’est même pas dû à mon handicap, c’est une déformation professionnelle. J’ai un parcours de scientifique et toutes les sciences, notamment la physique, sont basées sur l’observation.

— Vous savez, les sciences et moi… C’est un peu comme demander à un dunkerquois de boire une Tourtel.

— Quand vous souriez ainsi, vous avez des yeux magnifiques. J’ai toujours cru que je parviendrais à retenir les images heureuses, que cette dysfonction de quelques millimètres dans mon cerveau pouvait être dépassée par la volonté de tout le reste. Je pense que, depuis… ma… mon…

Instinctivement, elle passa la main sur sa gorge.

— … ce qui m’est arrivé, j’ai dû essayer d’en mémoriser des tonnes et des tonnes. Les sons, les voix, les intonations passent parfois, avec une infinité d’efforts, mais jamais les images. Le trou noir. Vous comprenez ?

— Bien sûr. Que conserverez-vous de ce soir par exemple ? De ce que nous vivons en ce moment ?

— Je suis désolée, mais de vous je ne retiendrai rien. Si nous nous quittons plus de quelques minutes, ce sera comme si je vous voyais pour la première fois. Je ne sais déjà plus de quelle façon cette conversation a commencé. De quoi parlions-nous ? Pourquoi ? Et où allons-nous ? Bientôt, j’ignorerai que vous avez des jumelles et quel métier vous exercez. Du moins, avant de consulter mon N-Tech… Noter. Il faut que je note tout et que j’apprenne. C’est le seul moyen. Le seul.

— Et après consultation de votre machin ?

— Après, je saurai. Mais sans aucune sensation, sans sentiment, sans rien. Cela me fera le même effet que d’apprendre que Berlin est la capitale de l’Allemagne. Du procédural, rien que du procédural. Un « cerveau machine ». Désolée. Sincèrement désolée.

Lucie la regarda avec tendresse.

— Ne le soyez pas. Moi, je me souviendrai… C’est le plus important…

Manon ferma les yeux, inspira, et les rouvrit.

— Parfois, je me mets en colère contre mon frère Frédéric, ou alors j’éclate de rire, et je suis obligée de lui demander : « Mais… pourquoi suis-je en rage contre toi ? Pourquoi suis-je heureuse ? Pourquoi je pleure ? Explique-moi Frédéric, explique-moi ! » Je sais que certains jours il m’emmène à Caen voir maman, mais je ne me rappelle pas de nos rencontres, je ne sais plus si elle vieillit, comment changent ses traits ou si elle est contente de me voir… J’ignore aussi l’image que je laisse derrière moi. Celle d’une égarée, d’une malheureuse ? À quoi se résumera mon existence quand je serai morte ? Quel héritage je léguerai à…

Elle marqua une pause, visiblement émue.

— J’aurais tant aimé donner la vie, j’adore les enfants, plus que tout au monde. Mais peut-on être mère, quand on va récupérer son petit à l’école et que l’on est incapable de le reconnaître ? Quand on ne connaît ni la couleur de ses yeux, ni le son de sa voix ?

Elle désigna son organiseur, tandis que Lucie l’écoutait, touchée par tant de sensibilité.

— On ne peut pas noter les sentiments dans le N-Tech, ni le bonheur, ni les pleurs, ni le vécu. Juste de l’information procédurale. Des mots anonymes, froids, sans substance. L’amnésie, c’est vivre seul… et mourir seul. De cette soirée, je ne pourrai retenir que ce qui est noté et enregistré là. Je vais apprendre les faits essentiels par cœur, jusqu’à en constituer une espèce de souvenir aveugle, sans image. Comme si j’apprenais des numéros de téléphone ou des plaques d’immatriculation.

— Ou que Berlin est la capitale de l’Allemagne…

Manon approuva.

— Tout passe par les souvenirs. Ce sont eux qui nous font pleurer à un enterrement, ce sont encore eux qui font battre notre cœur quand nous pénétrons dans une chambre d’enfant…

Elle considéra Lucie, des larmes troublaient le bleu de ses iris.

— Mademoi…

— Pas mademoiselle… Lucie, je m’appelle Lucie Henebelle.

— Lucie, vous rendez-vous compte que je suis obligée de sélectionner ce que je veux retenir ? Des événements, des faits de tous les jours auxquels vous ne songez même pas, qui, à vous, ne demandent aucun effort ? Apprendre quelle est l’année en cours, qu’un tsunami a tué des centaines de milliers de personnes, qu’il y a la guerre au Proche-Orient ou qu’aujourd’hui il existe des graveurs de DVD. Répéter, sans cesse répéter pour ne pas oublier, pour ne pas paraître idiote ou inculte. J’ai même dû apprendre la cause de ma perte de mémoire ! Ce qu’il m’est arrivé ! Si je ne note pas, si je ne répète pas chaque chose cent fois, alors tout disparaît…

Malgré la tristesse de ses propos, elle parvint à esquisser un sourire et demanda :

— Je vous l’ai déjà dit, n’est-ce pas ?

— Non, non, rassurez-vous, c’est la première fois.

— Mais certainement pas la dernière. Si vous voyez que je joue au 33 tours rayé, n’hésitez pas à m’interrompre. Il n’y a rien de pire pour moi que de… Enfin, vous voyez ?

— Je vois, et je n’hésiterai pas à vous le dire. Vous pouvez me faire confiance. D’ordinaire, je suis assez directe.

— Dites, puis-je avoir vos coordonnées, et votre numéro de téléphone ? Enfin, si je ne les possède pas déjà…

Lucie tendit une carte que Manon rangea précieusement dans la pochette de son N-Tech. Elles gardèrent ensuite le silence, chacune perdue dans ses pensées, jusqu’à arriver à destination. Le véhicule s’enfonça dans une rue sans habitations, privée d’éclairage. Au fond, une masse sombre et immobile. La maison hantée de Hem. Monstre de briques aux perspectives en pointes acérées. 3 h 45.

Moteur coupé. Torche au poing. Lucie regretta de n’avoir pas pris son Sig Sauer. Dire qu’il s’agissait à l’origine d’un simple constat, à cinquante mètres de chez elle ! Quel don pour s’embarquer dans les galères ! Les mauvaises bagarres, les interventions casse-gueule, c’était toujours pour sa poire !

Elle savait qu’elle aurait dû solliciter une patrouille en renfort. Règle numéro un : toujours intervenir à deux. Mais elle avait décidé d’y aller seule. Pas le temps…

— Prête à affronter une nouvelle fois l’orage ? demanda Lucie en vérifiant le bon fonctionnement de sa lampe.

— On l’a déjà fait ensemble ? répondit Manon en détachant les yeux de son organiseur.

— Ensemble, pas vraiment, non, plutôt chacune de notre côté. Vous connaissez un moyen d’entrer ?

Manon pointa son doigt devant elle.

— Quand nous étions jeunes, nous passions par-derrière, puis nous grimpions sur le toit du patio. À l’époque, les portes et les fenêtres du rez-de-chaussée étaient murées. Elles doivent toujours l’être, je suppose.

Lucie perçut une étincelle dans les yeux de la jeune femme.

— Cela me fait drôle de revenir ici, confia Manon. Tant de souvenirs… Vous devez trouver curieux que je me remémore ces détails de jeunesse, mais pas ce que j’ai fait voilà trois minutes, non ?