— En fait, non, le docteur Vandenbusche a tenté de m’expliquer… Les différents types de mémoire… Je crois que j’ai à peu près compris.
Lucie attrapa la poignée de la portière.
— OK ! Attendez deux minutes dans la voiture, je sors d’abord vérifier.
— Deux minutes, c’est trop pour moi ! Je vous accompagne.
— Vous êtes têtue !… Bon, prenez mon K-way ! Et restez en retrait ! Je risque ma place s’il vous arrive quelque chose.
Manon fourra son N-Tech dans sa housse hermétique, puis la housse dans la poche intérieure de son blouson, avant d’enfiler le K-way. Lucie boutonna son caban jusqu’au cou.
— Allez, on fonce.
— Attendez ! Vous ne prenez pas des gants en latex, des masques, des charlottes ? Nous allons peut-être pénétrer sur le lieu d’un crime ! On ne doit pas le contaminer ! Cheveux, poils, empreintes digitales !
— Vous feriez un bon flic. Vous semblez vous y connaître.
— Après la mort de ma sœur, je me suis sérieusement penchée sur la question.
— Ne vous inquiétez pas. Ici, nous n’aurons pas besoin de gants ni de blouse stérile. Enfin, je l’espère. Allez ! Go !
Dès qu’elles eurent claqué les portières, le vent et la pluie les agressèrent. Elles avancèrent, recroquevillées, jusqu’à atteindre un mur dévoré par le lichen à l’arrière de la propriété. Elles l’escaladèrent péniblement et atterrirent dans le jardin, poche de boue infecte. Lucie leva la tête en direction de la maison. Sous les trombes d’eau, sa lampe éclaira les sapins, le porche, les murs infiniment hauts.
Quand elles remontèrent en direction du patio, elles ne prêtèrent pas attention à l’ombre immobile qui les observait depuis l’étage, par une fenêtre aux vitres brisées.
Sans un bruit, la silhouette se retira dans la maison.
3 h 50.
Les deux jeunes femmes longèrent la façade en courant. À présent leurs respirations s’entremêlaient, comme si elles ne formaient plus qu’un seul et même organisme. L’une se mit à pousser, puis l’autre à tirer, tandis qu’elles s’entraidaient pour grimper. Grimaçante — fichu mollet —, Lucie s’arma d’une grosse branche qui traînait sur la toiture et pénétra à l’intérieur la première, sur ses gardes. Voilà quelques heures, elle était tranquillement allongée dans son canapé, ses filles à ses côtés, et maintenant…
Une fois à l’abri, elle reprit son souffle. Elle était ruisselante, sa gorge sifflait. Elle se retourna légèrement vers Manon.
— Ça va ? Chuchota-t-elle en frictionnant sa jambe douloureuse.
— Non, ça ne va pas ! Qui êtes-vous ? Pourquoi sommes-nous ici ? répondit Manon d’un air effrayé avant de s’enfuir dans un coin pour allumer son N-Tech.
Fonction « Derniers événements saisis ». L’enlèvement… Les urgences… Lucie Henebelle… L’énigme…
Elle resta prostrée et se mit à répéter :
— Le Professeur… Le Professeur… Non, impossible…
Lucie accourut, sa carte de police devant elle.
— Manon, écoutez… Ne cherchez pas à comprendre ce que nous faisons ici, ni ce qu’il vous est arrivé. Je vous l’ai déjà expliqué plusieurs fois. Faites-moi juste confiance, d’accord ?
— Je… Je ne vous fais pas confiance, mademoiselle Henebelle. Vous avez beau être policier, je ne vous connais pas.
Elle se leva brusquement, s’empara de la torche et se mit à observer la pièce.
— Qu’est-ce que vous faites ? demanda le lieutenant.
— Je n’en sais rien. Il est écrit dans mon N-Tech que le Professeur nous a amenées ici. Qu’il y avait un message là où il m’a retenue ! Alors il doit forcément y avoir un autre message quelque part, des indices, un moyen de nous mettre sur la voie.
Elle considéra son poignet, constata qu’elle n’avait pas sa montre et se rabattit sur son organiseur.
— 3 h 58. Le message parlait bien de 4 heures ? Je ne me trompe pas ? Je n’ai rien manqué ? Dites-moi ?
— Non… L’ultimatum est presque arrivé à son terme, et apparemment, toujours pas de victime…
Sans savoir où elle allait, ni pourquoi, Manon traversa la chambre et s’engouffra dans le couloir de l’étage. Lucie se précipita à sa suite. Soudain, elles entendirent le plancher craquer derrière elles.
Lucie n’eut pas le temps de se retourner. Un bras robuste lui enserra la gorge. Ses pieds décollèrent du sol.
— Elle veut jouer, la salope ?
Elle se retrouva propulsée contre le mur, son front percuta le béton. Elle s’effondra, inerte, glissant lentement contre la paroi.
Avec un petit cri, Manon lâcha la lampe. Bruit sourd du métal qui roule. Elle se mit à reculer, les muscles tétanisés.
— Qui êtes-vous ?
— Tu veux savoir ?
À une vitesse prodigieuse, l’homme se rua sur elle et, à sa grande surprise, reçut une semelle dans la poitrine. Il grogna, tandis qu’un second coup de pied fit craquer son genou droit. Il parvint quand même à agripper Manon par les cheveux. Le N-Tech glissa sur le plancher. La mathématicienne hurla, frappa… Sans savoir pourquoi, elle visa le plexus solaire, mais l’homme, cette fois, ne se laissa pas surprendre. Elle voltigea sur le sol, propulsée par une force titanesque.
— T’es plutôt bonne, toi. Une belle petite gueule d’ange. Je crois que tu vas y passer la première.
Il la plaqua face contre terre. Manon respira une poussière écœurante puis cracha, cruellement en manque d’air. La pointe d’un genou lui écrasait le dos.
Tintement d’une boucle de ceinture. Une braguette qui se déboutonne. Des halètements bestiaux, là, tout contre sa nuque. Que se passait-il ? Où se trouvait-elle ? Seule ? Et pourquoi ? Allait-elle mourir ?
L’homme n’eut pas l’occasion d’aller plus loin. Un gourdin lui fracassa l’arcade sourcilière. Il se releva, titubant, la main sur le front, quand un fantastique coup dans les testicules le plia en deux.
Il bascula dans les escaliers, sans parvenir à se rattraper, et roula jusqu’au bas des marches pour enfin s’écraser sur le carrelage, inerte.
Lucie se massa le crâne, récoltant une fine pellicule de sang sur le bout de ses doigts. Elle se pencha ensuite vers Manon, qui recula sur ses mains pour se retrouver plaquée contre le mur du fond.
— Laissez-moi ! Laissez-moi !
— Manon ! Je suis Lucie ! Lucie Henebelle !
Elle s’empressa de sortir sa carte tricolore.
— Rappelez-vous !
Manon n’avait jamais vu cette carte. Dans quelle galère se trouvai telle ? Pourquoi cette agression ? Comment avait-elle appris à se battre ? Où ? Elle recula encore, jusqu’à finir repliée dans un angle.
— Qu’est… Qu’est-ce que je fais ici ? Qui est cet homme ? Et vous ? Pourquoi la police ? Il…
Elle se précipita vers son N-Tech, à quatre pattes.
— Vous avez tout enregistré dans votre machine, dit Lucie. L’hôpital, notre conver…
— Quel hôpital ?
Manon se mit à crier :
— Quel hôpital ?
— Je… Je n’en sais rien, je… ne sais pas comment vous appréhender, Manon… C’est trop… compliqué…
Lucie coinça sa carte de police en haut de la poche de son manteau, afin de la rendre visible en permanence, puis elle ramassa sa lampe et dit :
— Je descends vérifier s’il… est encore en vie. Rejoignez-moi, dès que possible.
— Comment ? Qui est encore en vie ? Expliquez-moi ! Expliquez-moi !
Elle avait hurlé de toutes ses forces. Lucie ne répondit pas et, la torche à la main, se hasarda dans la cage d’escalier. Une fois en bas, elle posa l’index sur la jugulaire de l’agresseur et perçut un pouls régulier. Elle se mit à lui fouiller les poches.