Une piqûre au niveau du pouce la fit grimacer. Ses doigts ressortirent en sang. Du verre brisé et des aiguilles…
— Merde, c’est pas vrai !
Des seringues… Un junkie… Juste un junkie, venu squatter l’endroit…
Elle se redressa, le pouce levé. Dans un réflexe inutile, elle aspira à pleins poumons les gouttelettes avant de les recracher sur le sol.
Quatre lettres explosèrent alors dans sa tête. SIDA.
— C’est pas vrai ! C’est pas vrai !
Alors, un autre choc dans sa poitrine l’ébranla.
Elle tourna sur elle-même, ébahie.
Au-dessus. Et partout autour dans cette pièce circulaire. Dans la lumière de sa torche. Des chiffres. Des milliers de chiffres.
Peinture rouge.
Sur le carrelage, une phrase : « Si tu aimes l’air, tu redouteras ma rage. » Lucie serra les dents. Combien de temps ce salaud allait-il continuer son jeu ?
Surtout, ne pas paniquer. Elle sortit son portable. Presque plus de batterie. Elle appela une ambulance et fonça à l’étage.
En montant les escaliers, elle entendit sa propre voix, échappée d’un appareil. Manon était assise à l’indienne, face à sa mémoire prothétique.
L’égérie de N-Tech leva le front, inquiète, partagée entre tristesse, terreur et fermeté. Elle ouvrit le dossier « Photo », fit défiler les portraits, proches, amis, connaissances, tous étrangers à sa mémoire, et découvrit l’identité de la femme qui se dressait en face d’elle. Un officier de police aux boucles d’un blond de blé. Lucie Henebelle. Trois mots… « Solidité. Passion. Rigueur. » Était-elle ce policier qu’elle avait attendu pour sa quête du Mal ? Était-elle enfin arrivée ?
— J’ai besoin de vous, fit le lieutenant en éclairant sur la gauche.
— Moi aussi, j’ai besoin de vous. Plus que vous ne le croyez.
Elles s’observèrent durement, presque en adversaires, avant que Lucie ne finisse par lui tendre la main.
— Venez en bas.
L’une derrière l’autre, elles s’engagèrent sur les marches. Manon eut un mouvement de recul en découvrant le corps étalé et manqua de tomber dans les escaliers. Lucie la retint par la taille et la rassura :
— C’est bon, Manon ! Il est vivant !
— Qui est-ce ? Que…
Elle s’interrompit instantanément, découvrant les chiffres rouges.
— Mon Dieu ! S’exclama-t-elle en s’approchant des formes peintes.
Elle réclama la torche de Lucie et se mit à parcourir la spirale algébrique avec le rayon jaunâtre.
— Ça vous suggère quelque chose ? demanda le lieutenant de police.
Manon paraissait subjuguée. Elle plaqua le N-Tech contre son oreille.
— Chut… Taisez-vous, murmura la scientifique. Taisez-vous, je vous en prie.
Elle écoutait une nouvelle fois la conversation enregistrée dans la voiture. Lucie soupira. Le chronomètre continuait à courir, même si l’ultimatum avait expiré.
Quelques minutes plus tard, Manon demanda :
— Sur l’enregistrement, vous m’avez bien parlé d’allumettes, découvertes par milliers sur le parquet où j’aurais été…
Le mot tarda à sortir.
— … séquestrée ? C’est exact ?
— En effet. C’est tout à fait ça.
— Et je ne vous en ai pas expliqué la signification, n’est-ce pas ?
— Non. Vous avez exigé qu’on vienne d’abord ici. Vous ne me faisiez pas confiance…
Manon s’approcha de Lucie et l’éblouit malencontreusement. Elle détourna le faisceau lumineux et déclencha la fonction « Enregistrement » de son appareil.
— Vous ai-je déjà demandé de me faire une promesse ?
— Pas encore, non.
— D’accord, d’accord. Alors promettez-moi de m’intégrer à votre enquête. Promettez-moi que vous me laisserez-vous accompagner dans la traque du meurtrier qui a sauvagement tué ma sœur. Promettez-moi de faire tout votre possible pour retrouver le Professeur.
— J’essaierai, dans la mesure de mes moyens.
— Je veux des certitudes ! Promettez !
Lucie se rapprocha encore, à quelques centimètres seulement.
— Je vous le promets. Et vous, promettez-moi de me faire confiance.
Manon secoua la tête.
— Ça ne marche pas dans ce sens-là. Désolée…
Elle laissa tourner l’enregistrement. Elle apprendrait tout cela. Sa mémoire en absorberait à peine cinq pour cent, mais elle apprendrait. Après avoir consulté une dernière fois l’ensemble de ses notes — nouvelle attente interminable pour Lucie —, elle finit par expliquer :
— Ces allumettes que vous avez découvertes représentent un moyen de trouver le nombre π.
— Quoi ?
— Lancez-en une importante quantité au hasard sur un parquet dont la largeur des lattes est égale à la longueur d’une allumette. Il suffit de diviser le nombre total d’allumettes par le nombre d’allumettes qui chevauchent deux lattes, et de multiplier le résultat par deux. C’est Buffon, un naturaliste du XVIIe siècle, qui le premier a fait l’expérience de cette loi de probabilité. Avec une grande quantité d’allumettes, la précision est stupéfiante.
Elle leva la tête, dévorant des yeux les serpentins rouges.
— π est l’une des curiosités mathématiques qui suscitent le plus d’interrogations dans les congrégations scientifiques, poursuivit-elle. Depuis des siècles, les plus illustres savants tentent d’en percer les mystères. Archimède, Descartes, Newton et bien d’autres. Mais croyez-moi, ce nombre est aujourd’hui, enfin, était il y a trois ans, encore bien loin d’avoir révélé tous ses secrets.
La tache de lumière continuait à balayer l’espace. Des neuf, des huit, des trois. Soupe incompréhensible et indigeste.
— Je n’imprime toujours pas, confia Lucie. Aidez-moi Manon, je vous en prie…
— Vous savez que π est un nombre sans fin, un nombre réel qui présente une infinité de décimales, et qu’il n’y aurait pas assez de tout l’univers pour l’écrire ?
— Je crois me rappeler de ça… Un nombre infini. 3,14 et des poussières… qui permet de calculer la circonférence d’un cercle.
Manon acquiesça.
— Vous avez de bons restes. En 2004, on connaissait déjà plus de mille milliards de ses premières décimales, et je suppose qu’aujourd’hui, avec l’évolution des ordinateurs, cette valeur a considérablement augmenté. Pourquoi s’acharner à chercher ces chiffres insignifiants, me direz-vous ?
— Manon, si vous pouviez…
— En fait, le nombre π est utilisé pour étalonner la rapidité des gros calculateurs, ou la précision de certains logiciels. Et puis, il s’agit avant tout d’un défi pour les communautés scientifiques. Un peu comme l’Everest pour les alpinistes.
Manon s’approcha d’un des murs, ses doigts effleurèrent les traces de peinture.
— Je suis persuadée que cette farandole de chiffres représente des décimales successives de π. Non pas les premières, je les connais par cœur, mais celles prises à une position particulière dans π. Peut-être à la millième, à la cent millième ou à la millionième place.
— Mais pourquoi ? Pourquoi ?
Le vent s’engouffrait par les fenêtres brisées à l’étage. La bâtisse gémissait de part en part. Manon semblait réellement bouillir au cœur de cet univers étrange. Lucie se demanda s’il lui arrivait, à certains moments, de se sentir « normale », d’oublier son amnésie.
— Pourquoi ? L’énigme, Lucie, l’énigme ! « Trouve dans les allumettes ce que nous sommes. » Trouve dans π ce que nous sommes ! Trouve dans ces décimales ce que nous sommes ! Et que sommes-nous, Lucie, sinon un numéro ? Un numéro qui nous identifie, dès la naissance ! Un numéro qui fait de nous des êtres classés, rangés dans des programmes informatiques !