Выбрать главу

Lucie écoutait en regardant autour d’elle. Cette interminable chenille de symboles l’impressionnait.

Combien de temps avait-il fallu pour la tracer ? Plusieurs heures ? Une journée ?

— Un numéro de sécurité sociale ? proposa-t-elle.

Manon ressentit l’excitation du scientifique qui, sur une simple intuition, résout un problème difficile.

— Oui ! Oui, exactement ! Un numéro de sécurité sociale ! π est chaotique, rien ne permet de deviner la décimale suivante en observant ce qui est déjà sorti. Et… je pense qu’aujourd’hui, on a réussi à démontrer que c’est aussi un nombre univers, c’est-à-dire qu’en fouillant suffisamment loin, on peut dégoter n’importe quelle combinaison dans ses décimales. Des dates de naissance, des numéros de série, des plaques d’immatriculation ou des numéros de sécurité sociale. Tous les codes génétiques des êtres de la planète, la numérisation du Requiem de Mozart, tout ce qui est identifiable par une suite de chiffres est recensé dans ce nombre incroyable. Il contient tous les secrets de notre monde ! Les chances de détecter une séquence choisie de treize chiffres consécutifs sont très faibles, peut-être une sur un million, mais elles existent.

— Voilà donc ce que nous cherchons, dit Lucie comme pour elle-même. Une identité… L’identité de quelqu’un que le Professeur a dû éliminer il y a quelques minutes…

— Le Professeur ? Pourquoi vous…

— Laissez tomber, Manon. Je vous ré-expliquerai tout plus tard. Concentrez-vous sur ces chiffres. Ces chiffres uniquement. Ça urge. Nous cherchons donc un numéro de sécurité sociale !

— Précisément. Treize chiffres.

En s’avançant, la jeune mathématicienne fixa le message sur le sol.

— « Si tu aimes l’air, tu redouteras ma rage. » Qu’est-ce que cela signifie ?

— Laissez tomber ! Le numéro de sécu. Seul le numéro de sécu compte pour l’instant !

Manon repéra rapidement le début de la séquence, en haut à gauche, et la fit défiler en déplaçant la torche vers la droite.

— OK ! reprit Lucie. Celui qui a fait ça a dû frapper dans le Nord, peut-être dans le Pas-de-Calais ou la Somme ! Manon, on cherche quelque chose qui contient les numéros de département 59,62, ou 80 !

— Oui, oui, je vois ! Les quatre chiffres précédents doivent représenter l’année et le mois de naissance, et celui encore avant sera 1 ou 2. 1 pour les hommes, 2 pour les femmes…

Plus un mot. Le regard happé par le halo lumineux, Lucie ne parvenait plus à refouler ces émotions étranges qui montaient en elle, cette excitation, cette forme de jouissance interdite qu’elle ressentait devant l’impensable. N’y avait-il que l’horreur, la promesse du pire pour la stimuler ? Elle considéra Manon, elle aussi hypnotisée par la suite des décimales. Étaient-elles si différentes ? Pour quelle raison mystérieuse évoluaient-elles là, à deux, dans la tourmente des éléments en furie ? Quel terrible hasard avait poussé Manon au pied de sa résidence, voilà quelques heures ?

Manon avalait littéralement les signes, rejetant en un coup d’œil les mauvaises combinaisons. Et, alors que le faisceau continuait sa course, que les secondes filaient, inexorablement, elle s’écria soudain :

— Je l’ai ! Je l’ai !

La jeune femme se précipita vers le mur de gauche et s’agenouilla.

— 2280162718069 ! Une femme ! Soixante-dix-neuf ans ! Dans le Pas-de-Calais !

Lucie déplia le capot de son portable. L’indicateur de batterie clignotait.

— Merde… J’espère qu’il va tenir !

La permanence. Malouda.

— Malouda ? Henebelle ! J’ai un numéro de sécu ! File-moi l’identité, l’adresse ! T’as dix secondes !

Manon rentrait les nouvelles informations dans son N-Tech, dont la jauge d’autonomie était, elle aussi, assez basse. Elle tira plusieurs clichés de très médiocre qualité, en raison de l’absence de luminosité.

Deuxième bip du téléphone portable. La batterie allait lâcher.

— Magne-toi, bon sang !

Malouda répondit sur-le-champ :

— Vous allez halluciner !

— Accouche ! Ma batterie rend l’âme !

— Il s’agit de Renée Dubreuil ! Chemin du lac !

Un tilt.

— La Dubreuil qui s’était pris perpétuité, et qui a été relâchée après trente ans de taule ?

— En pers…

4 h 32. Rupture du contact.

Elle remit son téléphone dans sa poche en râlant et entraîna Manon par le bras.

— Attendez ! s’écria Manon. Vous avez parlé de Dubreuil ! Le diable du lac ? Cette ignoble bonne femme qui a torturé ses trois gamines avant que son mari les tue et s’explose la cervelle ?

— Oui, c’est son numéro de sécu que nous avons trouvé dans ce… chaos.

Manon resta interdite.

— Dubreuil ? Mais déjà enfants, nous connaissions cette histoire, je me rendais souvent au lac de Rœux le week-end et…

— Allons-y Manon ! S’il vous plaît !

— Deux secondes ! Il faut encore que je recopie l’avertissement sur le sol ! Il n’est pas là pour rien !

— Oui ! Oui ! Allez !

— Attendez j’ai dit ! « Si tu aimes l’air, tu redouteras ma rage. » Le Professeur adore cacher des messages dans d’autres messages. Palimpsestes, anagrammes, stéganographie. Et là, ça sent franchement le message codé !

Elle désigna le junkie.

— Et lui ? Qui est-ce ?

— Je vous raconterai dans la voiture. En tout cas il n’ira pas loin, il est démantibulé comme un pantin. Les secours vont arriver.

Lucie arracha une feuille de son carnet et nota :

« Prévenez immédiatement le commandant Kashmareck, 06 64 70 29 55. Dites-lui d’envoyer des renforts au chemin du lac, à Rœux. C’est probablement là-bas que Pr a frappé. Il faut aussi une équipe ici même. D’urgence.

Lucie Henebelle, lieutenant de police (plus de portable). »

Elle abandonna son papier sur le carrelage.

Sur la feuille, une petite tache de sang… Son pouce…

— Espérons seulement qu’il ne lui ait pas fait subir le même sort qu’aux autres, fit-elle.

Et elles regagnèrent la Ford. Direction le Pas-de-Calais. Vers la promesse d’un meurtre violent…

14.

Rœux. La pluie frappait le lac Bleu en bouillons ininterrompus. Sous cette météo furieuse, dans l’obscurité la plus sévère, deux silhouettes féminines, liées par la douleur, déjà sérieusement éprouvées par leur escapade, dévalaient au pas de course un raidillon calcaire.

Sous la seule lueur de leur lampe, elles traversèrent une rangée d’arbres mêlés à des enchevêtrements de ronces et avancèrent encore péniblement sur plusieurs centaines de mètres, jusqu’à discerner une maisonnette branlante. Une faible lumière traversait les carreaux, jouait avec le vent et la pluie. En ces terres de campagne arrageoise, l’orage arrivait avec force du Nord. Chaque goutte sur les joues donnait l’impression d’une coupure au rasoir.

Elles approchèrent enfin du pavillon, perdu loin derrière le lac. Lucie éteignit sa torche. A priori, aucune voiture à proximité, aucun papillotement de phares, y compris sur le chemin qui menait vers la communale.

L’utilisation du N-Tech en mode GPS avait terminé de vider la batterie. Sans son appareil, Manon se retrouvait nue, seulement armée de sa mémoire à court terme et de sa concentration.