— Soit, riposta Turin. On en causera plus tard. Poursuivez, docteur.
— Partons du haut, si vous le voulez bien. Concernant le scalp, je n’aurais pas fait mieux. Incision précise au niveau de la zone occipitale, l’ensemble du cuir chevelu est alors venu d’une simple traction de l’arrière vers l’avant, comme une chaussette qu’on enlève. La technique n’a pas changé. On pratiquait déjà de cette façon au temps des Scythes, six ou sept siècles avant Jésus-Christ.
Il désigna le visage tuméfié.
— Suivons le circuit des éléments que son tortionnaire l’a forcée à ingérer. La muqueuse oculaire est légèrement cyanosée, ainsi que la langue qui, elle, est en plus lacérée de centaines de micro-coupures. Ces coupures ont également endommagé le palais, le larynx, et on les retrouve aussi dans une partie du système digestif, de l’œsophage à l’estomac. Elles ont provoqué des hémorragies internes qui, à elles seules, suffisaient à la tuer.
Face à Salvini, Lucie se pencha au-dessus de la table aspirante, où s’écoulaient encore des fluides aussi noirs que la mûre. Elle fouilla des yeux l’intérieur de la carcasse. Le poitrail de la victime ressemblait à deux grandes lèvres figées, les côtes avaient été sciées de façon brutale. Un être humain, réduit à l’état de vallée organique.
Villard se décala, une tige télescopique à la main, et désigna les bassines derrière Lucie.
— Visez-moi cette rate. Totalement hypertrophiée, huit fois son volume normal. Le foie est congestif, rouge violacé, et le pancréas hémorragique, d’un autre rouge, plus foncé.
Autres bassines, autres organes. Le puzzle Dubreuil.
— Les reins aussi ont souffert. Congestion rénale bilatérale.
Le commandant Kashmareck ne cessait de promener ses doigts sous son menton, l’air à la fois grave et lointain, Salvini restait impassible, tandis que Turin s’était éloigné vers le fond de la pièce, pour s’adosser contre le mur carrelé, façon Dick Rivers en pose pour une photo rock. Il soupirait régulièrement, ses pupilles de fouine écrasées sur Lucie. Elle se sentait observée, jugée par cet inconnu monté de la capitale.
— Empoisonnement ? Se hasarda-t-elle.
— Empoisonnement, ouais, embraya Turin en anticipant la réponse du légiste. J’ai déjà vu le même tableau, il y a quatre ans…
Il baissa les paupières, puis ajouta :
— Votre poison, c’est de la strychnine.
Villard n’appréciait pas qu’on lui vole la vedette. Il objecta, d’un ton sec :
— Cela reste à confirmer ! J’ai envoyé des prélèvements du contenu stomacal liquidien à la toxico. Le spectre de masse et la chromato devront valider votre hypothèse.
Il s’adressa à Lucie, en ôtant ses lunettes pour en nettoyer les verres.
— Je leur ai fait aussi parvenir des échantillons de sang, d’urine et de poils, à défaut de cheveux, pour la recherche de drogues ou de composés médicamenteux…
— À l’époque, on avait parlé d’empoisonnement à la mort-aux-rats, se rappela Lucie en considérant son collègue parisien.
— Déformation des médias… Il s’agissait bien de strychnine.
— Et cette strychnine, de quoi s’agit-il exactement ?
C’est Villard qui dégaina le plus rapidement.
— Vous n’avez jamais lu Agatha Christie ?
— Pas trop mon style.
— Vous devriez. Un poison très à la mode dans les années cinquante, car très facile à obtenir. La strychnine appartient au groupe des rodenticides, on l’utilise pour l’élimination des petits animaux sauvages dits nuisibles. Pour info, elle est transportée par les globules rouges et, après avoir quitté la circulation sanguine, se fixe au niveau rénal et hépatique. C’est là qu’elle se transforme et attaque le système nerveux. À forte dose, elle est mortelle. Vomissements, défécation, spasmes musculaires au bout de dix à vingt minutes, puis convulsions, avant l’asphyxie. Bien évidemment, on reste conscient jusqu’au bout, sinon ce ne serait pas drôle.
Il ôta sa double paire de gants.
— Et, je précède votre question, oui, on peut s’en procurer. Elle est interdite à la vente depuis peu et tous les mouvements de strychnine sont aujourd’hui contrôlés par les autorités phytosanitaires, mais les circuits détournés pour en obtenir sont nombreux. Officines, laboratoires, Internet, pays étrangers, ou, plus simplement, dans nos bonnes vieilles fermes, qui en ont encore des stocks inimaginables dans leurs granges.
— Et la strychnine aurait provoqué de telles lésions ? demanda Lucie. La langue, les lèvres sont quand même salement amochées…
Villard secoua négativement la tête et pointa du doigt une coupelle.
— Voici la bizarrerie qui fait la réelle originalité du crime, et qui laisse penser que nous avons affaire à un beau détraqué. J’ai retrouvé ce composé gris-noir en grosse quantité dans le système digestif, l’estomac notamment. Au départ, j’ai cru à du silex, qui aurait été cassé en éclats tranchants, de taille plus ou moins importante.
Le médecin en saisit un échantillon avec une pince.
Lucie s’approcha. Kashmareck et Salvini la suivirent, le visage irrévocablement fermé. Le commandant songeait aux conséquences de cette première nuit d’épouvante. Un tueur en série de retour. Ce qui portait leur nombre à deux, avec le « Chasseur de rousses ». Cela risquait de faire du bruit au ministère de l’Intérieur. Et de transformer leurs journées en un véritable enfer.
— Mais dans l’estomac, j’ai prélevé ce morceau plus gros que les autres, poursuivit le légiste.
Lucie fronça les sourcils.
— On dirait une…
— Spirale. Celle d’un fossile, apparemment. Je vais transmettre des scellés à un ami, au laboratoire de paléontologie et stratigraphie, à l’université Lille I.
Pierre Bolowski. Il possède les accréditations pour travailler avec la scientifique. En tout cas, ces éclats ont ravagé tout l’intérieur du corps, un peu comme si elle avait ingurgité des lames de bistouri. J’ose à peine imaginer sa souffrance. En plus, avec les vomissements, l’effet dévastateur des éclats tranchants a été renforcé… Mélangez des vêtements et des couteaux dans une machine à laver, mettez-la en marche, vous obtiendrez le même résultat.
— J’ai remarqué un tatouage sur l’épaule de Manon Moinet. Un coquillage en forme de spirale… La même spirale que celle-ci.
Elle se tourna vers Turin. Toujours plaqué sur son mur, il jouait avec une cigarette éteinte, qu’il lançait puis rattrapait.
— Y a-t-il un rapport ? lui demanda-t-elle.
— Probable… J’allais justement en venir à ces coquillages au moment de votre arrivée. C’était un élément sensible du dossier. On pense que le Professeur posait… Parlons plutôt au présent… pose son problème sur une ardoise, et force ses victimes à ingurgiter régulièrement des coquilles de nautiles broyées, alors que les malheureuses se tuent, c’est le mot, à résoudre ses saloperies d’énigmes. Je vous laisse imaginer comme il doit être facile de réfléchir alors qu’on vous laboure la langue et le larynx, et qu’on menace de vous buter à chaque seconde. Puis, quand son « jeu » est terminé, quand cet enfoiré estime avoir suffisamment pris son pied, il les finit à la strychnine avant d’embarquer un souvenir, pour satisfaire ses petits fantasmes de pervers : le scalp.
D’un mouvement rapide de la main vers l’arrière de son crâne, Kashmareck donna du tonus à sa brosse.
— Vous avez parlé de coquilles de… nautiles ?
— Exact. Un mollusque céphalopode assez rare, qui vit dans les profondeurs du Pacifique depuis plus de cinq cents millions d’années.