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— Ou dans des magasins de pêche, non ? Intervint Lucie en agitant le bras pour signifier que la fumée l’indisposait.

Turin ne sembla pas se soucier de ce détail.

— Des analyses poussées, notamment dans les constituants en carbonate de calcium des coquilles, nous ont prouvé que les nautiles venaient tous de la même région du monde. Ou du même magasin, comme vous dites. Mais vous pensez bien que ces boutiques, on les a toutes passées au peigne fin. Évidemment sans succès.

Lucie se recula sur son siège et demanda :

— En tenant compte de ces divergences, pourrait-on émettre l’hypothèse qu’il ne s’agisse pas du Professeur cette fois, mais d’un simple imitateur ? Un « élève » qui aurait fait du Professeur son mentor, et qui essaie de le surpasser en créant des mises en scène plus élaborées ?

Turin éclata d’un rire gras.

— Vous avez sucé un clown ou quoi ? Certains aspects, comme la strychnine ou les coquilles de nautiles, n’ont jamais été divulgués ! Et tout concorde ! On ne s’improvise pas tueur en série d’un claquement de doigts. Ces fumiers ne tuent pas pour copier, mais pour assouvir leurs fantasmes de pervers !

— Je sais tout ça, se défendit Lucie. Et je sais aussi que, sauf cas exceptionnel, un tueur en série est incapable de s’arrêter sur une si longue période.

— Ouais… Vous semblez oublier l’affaire Fourniret par exemple. Six enlèvements et meurtres de 1987 à 1990, avant une mise en veille de dix ans, pour une reprise en 2000. Ça, vous l’expliquez comment ?

— Fourniret agissait dans l’ombre, il se débarrassait des corps, les enterrait. Le Professeur, lui, fonctionne à l’envers. Il cherche la lumière, les médias, il veut qu’on parle de lui, il a un besoin évident d’exprimer sa supériorité sur ses victimes, sur nous tous… Par les mathématiques, par les énigmes, par les lieux qu’il choisit. Pourquoi se serait-il brusquement arrêté, au faîte de sa gloire ? Non, non, quelque chose cloche. Il faudra vérifier les libérations récentes de prison, ou les sorties de longues convalescences.

— Ah ouais, et dans quel hôpital ?

Kashmareck tenta de recadrer la conversation. Il s’adressa à Turin :

— Vous allez peut-être enfin nous expliquer pourquoi il choisissait des nautiles ?

— Ah ! Le point sensible ! Le nœud du problème, assurément. Au départ, on pensait que le Professeur sélectionnait ses victimes au hasard, sans mobile. C’est Manon Moinet qui nous a détrompés. Comme elle nous voyait paumés, elle s’est mise à réfléchir, et un jour elle a émis une hypothèse très intéressante. Elle a commencé à nous parler de spirale logarithmique…

— Quoi ?

Turin dévoila un cimetière de dents jaunes.

— J’ai eu la même réaction que vous, à l’époque. La première fois où j’ai rencontré Manon Moinet, pas longtemps après le meurtre de sa sœur, je suis rentré chez moi avec un putain de mal de crâne. La sale impression d’avoir bouffé une purée de chiffres.

Léger flottement dans le groupe, avant que le sérieux ne reprenne le dessus.

— La coquille du nautile présente une propriété mathématique fabuleuse. Il suffit de diviser la longueur de sa spirale par son diamètre, et on obtient le nombre d’or. Historiquement, ce nombre a toujours représenté la perfection mise en équation. Il est la divine proportion pour les peintres, il cachait les dieux pour les Grecs, les Égyptiens l’ont utilisé pour bâtir la Chambre royale dans la Grande pyramide. Au XIIIe siècle, le mathématicien Fibonacci s’en est servi pour établir une suite algébrique…

— Merci pour le cours d’histoire, l’interrompit Lucie.

Turin l’ignora superbement.

— Ce n’est pas anodin si le Professeur a choisi ce nombre. Il est le reflet de ce qu’il cherche dans ses actes : la perfection. Il se dit qu’en adoptant une logique mathématique pour commettre ses crimes, il chasse le hasard et ne peut pas faire de bourde.

— Ça reste vachement flou, fit Kashmareck en se grattant le crâne.

— Je sais, je sais, mais Moinet a su me convaincre, et son raisonnement tient sacrément la route. Pour comprendre, songez simplement à ces fameuses spirales. On en dégote partout dans la nature. La forme des galaxies, celle des artichauts, des pommes de pin, ou l’organisation des graines de tournesol. Quelle que soit l’échelle, le domaine, dans l’infiniment petit ou l’infiniment grand, on les retrouve. Certains scientifiques, et Moinet en fait partie, pensent que la présence de la spirale ou des fractales dans notre univers n’est pas fortuite. Que des objets si parfaits, aux propriétés mathématiques si extraordinaires, ne peuvent exister par hasard. Qu’ils s’inscrivent dans une fonction très complexe, tout comme les destinées de chacun d’entre nous ou plus généralement la vie sur Terre. Une fonction qui régirait les lois de l’univers tout entier.

L’assistance, en face, resta sans voix, désorientée. Lucie prit quelques notes dans son carnet. Turin était aussi allumé que mal fringué, mais il touchait sa bille.

— Toujours pas pigé ? Continua-t-il. Normal, pas facile. Alors, pensez à ce numéro de sécu, trouvé dans le nombre ! L’identité de Dubreuil n’était-elle pas gravée dans l’inaltérable depuis des lustres, bien avant sa naissance, bien avant que ces putain de numéros de sécu voient le jour ? C’est symbolique, je sais, mais notre illuminé y croit dur comme fer. Et cette spirale du nautile est là pour nous indiquer que dans l’esprit de l’assassin le hasard n’existe pas. Le Professeur suit un parcours précis, tracé, dont lui seul a connaissance. Un chemin mathématique qui relie nécessairement ses victimes entre elles. Et ces quatre années d’attente font peut-être tout simplement partie de son plan. À nous de déjouer ce plan.

Il regroupa un paquet de feuilles sur le bureau et ajouta :

— C’est là qu’il faut creuser ! Et non pas à la sortie des prisons ou des hôpitaux. Ce serait trop simple, trop… primitif. En tout cas, messieurs, mademoiselle, bienvenue dans l’esprit tordu du Professeur.

Greux se lissait la moustache, Kashmareck fumait du crâne. Lucie, elle, tournait les pages de son carnet, sans lire, sans noter, hypnotisée par les paroles de Turin. Elle se redressa un peu et proposa :

— Laissons un peu de côté ces maths qui semblent vous enchanter, si vous le voulez bien. Au-delà de…

— Pas plus que vous. Mais quand je mène une enquête, je la mène à fond.

— Hmm… Au-delà de tout ce charabia, a-t-on quand même une idée de son profil psychologique ? De sa réelle identité ?

Le lieutenant au perfecto râpé répondit :

— Contrairement au Chasseur de rousses, c’est un itinérant. On peut supposer que son métier, s’il en a un, l’oblige à se déplacer. Représentant, commercial, conférencier… Il étudie avec minutie ses victimes. Il connaît leurs habitudes, leurs horaires, leur environnement. Il sait où frapper, et quand, sans être vu. Ce qui sous-entend qu’il crèche sur place un certain temps, plusieurs semaines avant de passer à l’acte probablement. À l’époque, on avait tout épluché. Locations, hôtels, caméras des péages ou des parkings, en vain…

— Jamais rien ?

— Jamais rien. Les psys impliqués sur le dossier estiment qu’il doit ressentir une frustration, un sentiment de dévalorisation. Voilà pourquoi, comme vous le souligniez, il éprouve le besoin de sublimer ses actes, et aussi pourquoi il confronte ses proies à une énigme dans leurs derniers instants. À ce moment-là, il reprend le dessus et exprime sa supériorité, car lui possède la solution. Il est le maître, et les autres, ses élèves. Ses victimes sont couchées sur le sol en position inférieure, les pieds liés, il les domine et les torture, mentalement, et physiquement avec des éclats de coquilles rares. La rareté apporte une touche « élégante », classieuse, à son crime. Et si l’on doit voir une évolution dans ses pulsions, le fait que Karine Marquette ait été violée post mortem semble confirmer cette envie de dominer plus encore, de posséder.