21.
Le CHR, de nouveau, identique à lui-même.
Un peu plus tôt dans l’après-midi, Lucie avait prévenu le docteur Vandenbusche qu’elle souhaitait assister à la séance de travail à Swynghedauw. En attendant un début de piste et les retours des différents experts, l’occasion peut-être de comprendre l’univers dans lequel évoluait Manon, celui de l’oubli, et surtout de faire le tour des personnes que la mathématicienne côtoyait depuis le début de son suivi en ces lieux d’études.
Cintré dans une blouse blanche, un porte-nom sur la poitrine, le neurologue attendait Lucie dans le hall rouge vif de l’hôpital. Soigneusement coiffé, rasé de près, parfumé, il s’était glissé cette fois dans la peau d’un professionnel. Difficile de reconnaître en lui l’homme arraché de son lit au milieu de la nuit.
— J’ai fait au plus vite, dit-il après lui avoir serré chaleureusement la main. Voici la liste du personnel et des membres du groupe en contact régulier avec Manon. J’ai aussi indiqué les différents horaires pendant lesquels Manon travaille avec nous et avec les commerciaux de N-Tech. Le lundi, le mercredi et le samedi.
— Avez-vous précisé l’identité de ces commerciaux ?
— Évidemment, vous me l’aviez demandé. Et je respecte toujours mes engagements.
— Merci docteur.
Vandenbusche lui tendit un porte-nom. Toujours pas maquillée, certes, mais infiniment plus craquante que la veille, la petite.
— Appelez-moi Charles, si vous le voulez bien… Les porte-noms sont très importants ici, vous verrez… Votre…
Il désigna son front.
— Oh ! Ça va ! Juste une mauvaise porte…
— Ah bon… Suivez-moi, en attendant que Manon se réveille, j’aimerais vous présenter quelques cas très… intrigants. Ils vous aideront à comprendre le fonctionnement de notre mémoire et à aborder un tant soit peu l’incroyable machinerie du cerveau.
Lucie regarda sa montre. 16 h 51.
— Parce que Manon dort ici, à l’hôpital ?
— Les siestes l’aident à consolider son vécu de la journée. Le sommeil lent, après l’endormissement, favorise la mémorisation des faits et des épisodes. Ces conversations qu’elle enregistre, par exemple, ou ces notes qu’elle prend sans cesse.
— Ah, je vois ! Vous les lui diffusez en boucle pendant qu’elle dort.
— Non, pas pendant qu’elle dort. Ça, c’est une idée reçue. On n’apprend certainement pas une langue étrangère en se posant des écouteurs sur les oreilles et en dormant ! Le travail d’apprentissage se fait avant, le sommeil est juste là pour consolider. D’ailleurs, petit conseil, si vous avez des enfants…
Lucie revit ses filles…
— J’ai des jumelles de quatre ans. Clara et Juliette.
— Quand elles grandiront, faites-leur toujours réciter leurs leçons le soir, juste avant de les coucher, plutôt que le matin ou le midi. La magie du sommeil fera le reste.
Ils avançaient dans un décor étonnamment coloré. Chaises d’un bleu violent, rambardes jaunes, carrelage d’un rouge éclatant. Une construction de Lego géante, assez loin de l’idée qu’on se fait généralement des hôpitaux.
— Je vous parlais du sommeil lent, mais le sommeil paradoxal aussi joue un rôle primordial dans l’acquisition des connaissances. Il permet, entre autres, le stockage des automatismes dans la mémoire procédurale, comme apprendre à utiliser le N-Tech. Contrairement à ce que l’on croit, le sommeil est une période d’activité cérébrale très intense. On n’apprend pas à faire du vélo uniquement sur un vélo, mais aussi en dormant ! Surprenant, non ?
Il enfonça ses mains dans ses poches, fier de ses explications.
— Donc… Après son réveil, Manon saura enfin ce qui lui est arrivé hier ?
— N’allez pas trop vite. Tout sera très flou, et assez désorganisé. Il lui faut un peu plus de temps, de répétitions, de sommeil. Et elle n’aura en tête que les points essentiels.
— Mais c’est tout de même un bon pas en avant… Dites, doc… euh, Charles, j’aimerais savoir si, malgré son amnésie, Manon pourrait se souvenir un jour du sens des scarifications sur son ventre. Pensez-vous qu’il soit possible d’obtenir quelque chose… je ne sais pas… avec l’hypnose par exemple ?
Vandenbusche esquissa un léger sourire avant d’expliquer :
— L’hypnose a pour but de faire resurgir tout ce que le cerveau enregistre, même de manière inconsciente. Manon, elle, n’enregistre plus sans un effort soutenu, et les deux petites taches blanches révélées par IRM au niveau de ses hippocampes sont là pour nous rappeler qu’elle n’a ni passé post-traumatique, ni aucun élément lui permettant d’appréhender le futur. Les données ne sont pas en elle, tout simplement. Il est donc strictement impossible de les faire resurgir !
Ils s’engagèrent dans un couloir. Au sol, une moquette verte imprimée de grosses flèches grises indiquait la direction de la salle de travail. Le docteur poursuivit :
— Manon n’est pas la première de mes patientes à se scarifier, c’est même malheureusement assez fréquent. Pour ces personnes, la chair devient souvent l’unique moyen d’exprimer leur détresse intérieure, c’est un appel au secours. Ce qui est plus rare, c’est qu’elles se fassent aider dans leur geste, comme Manon avec son frère… Il s’agit d’un acte hautement personnel.
— Savez-vous pourquoi il l’a mutilée ?
— Pas plus qu’hier. Frédéric ne m’a rien avoué, je l’ai découvert moi-même parce que la cicatrice a été faite par un gaucher, et que Frédéric est gaucher. Sinon, je crois qu’il ne m’aurait rien dit. Il paraissait assez… secret et embarrassé à ce sujet, d’ailleurs.
Lucie songea aux chiffres et à l’énigme peinte sur le sol, dans la maison hantée de Hem. Tracés par un gaucher.
— Pour en revenir à notre sujet, continua Vandenbusche, ces mutilations ont dû être extrêmement douloureuses pour Manon. Et si son esprit ne se souvient pas de ces scarifications, son corps, lui, s’en souvient nécessairement.
— Je ne saisis pas bien.
— On n’a pas de réelle explication scientifique, mais le soma possède aussi une mémoire, mademoiselle Henebelle. Songez au membre fantôme par exemple, cette jambe amputée qui provoque encore des lancinements alors qu’elle n’existe plus. Et cela va encore plus loin. Que dire des réflexes néonatals ? Il ne s’agit de rien d’autre que de la mémoire des gènes. Savoir téter, respirer ou même crier.
Lucie eut un léger mouvement de recul. La mémoire du corps… Sa cicatrice derrière le crâne… Tellement présente…
— Mais si vous êtes sceptique, vous allez vite comprendre après cette expérience, ajouta le spécialiste en constatant le trouble de son interlocutrice.
Il s’arrêta devant une chambre fermée à clé. Numéro 209.
— Michaël Derveau est arrivé voilà une semaine. Il souffre du syndrome de Korsakoff, une pathologie engendrée par l’accoutumance à l’alcool, provoquant des lésions au niveau des corps mamillaires, des hippocampes et du thalamus.
— Jamais entendu parler.
— Et pourtant… L’une des principales causes d’amnésie antérograde. Michaël est incapable de se souvenir de quoi que ce soit après trente secondes et il ignore même qu’il est amnésique. Pour lui, tout est normal, il est complètement inconscient de sa maladie. Conséquence directe, il est aussi atteint de confabuladon, c’est-à-dire que de faux souvenirs meublent le grand vide du temps qui s’écoule. J’aimerais que vous entriez, que vous vous présentiez en tant que médecin, que vous lui serriez la main avec… cette épingle, en le piquant assez fort.
— Que je le pique ?