— Oui, pas trop fort tout de même… Ensuite, ressortez.
Lucie s’empara de l’épingle et vint se placer devant la porte, d’un pas hésitant.
— Vous ne risquez rien ! La rassura le neurologue. Nous n’avons pas affaire à un fou dangereux ! Et puis je reste là, derrière vous, vous n’avez qu’à laisser la porte ouverte.
Intriguée, Lucie tourna la clé dans la serrure et pénétra dans la pièce, la gorge serrée. Michaël lorgnait par la fenêtre, les mains dans le dos. C’était un jeune homme « normal », comme on en croise chaque jour dans la rue, ni tremblant, ni shooté, pas même de cernes sous les yeux, plutôt bien habillé.
Il se retourna.
— Ah ! Docteur…
Il plissa les yeux en direction du porte-nom.
— … Henebelle ! Pour les chemises que je vous ai demandées tout à l’heure…
Lucie lui tendit la main et l’interrompit :
— Euh… je ne les ai pas encore. Je revenais vous demander quelle couleur vous préfériez.
Il serra la main tendue et retira la sienne aussitôt.
— Aïe ! Bon sang de bonsoir ! Qu’est-ce que vous foutez ?
Lucie partit à reculons.
— Je vous rapporte vos chemises…
— Quelles chemises ? Eh ! Mais répondez !
Et elle claqua la porte.
— Parfait, fit Vandenbusche. Vous vous débrouillez très bien. Patientons quelques secondes…
Lucie faisait plus que se prêter au jeu, elle vivait l’expérience avec une passion malsaine. Comprendre les dysfonctionnements de cette chose bizarre, sous le crâne… Quelle fraction du cerveau générait les schizophrènes, les fous, les pervers, les Dubreuil ? Comment les neurones, des messages chimiques, des connexions purement électriques, créaient-ils la conscience, la mémoire, la ronde humanisante des sentiments ? Combien de millimètres défectueux, dans ces centaines de kilomètres de plis et de replis, engendraient les monstres ? Et elle, que lui était-il arrivé pour que…
Le spécialiste l’arracha à ses pensées.
— Allez-y…
Elle s’exécuta, pleine de curiosité. Cette fois, Michaël fouillait dans la poubelle. Il observa Lucie lors de son entrée. La jeune femme resta quelques secondes complètement déconcertée. Il ne la reconnaissait absolument pas, alors qu’elle venait de sortir ! Un Manon puissance dix.
— Vous ne savez pas ce que j’ai pu faire de mes clés de voiture ? l’interrogea-t-il en remuant à présent les draps de son lit. Ça fait des plombes que je les cherche ! Elles ont disparu, et tout le reste aussi !
— Vous… ignorez qui je suis ?
— Qui vous êtes ? Mais j’en sais rien, moi ! Un docteur, une infirmière, je m’en tape ! Je n’arrête pas d’appeler, mais pas un crétin ne vient m’aider ! Je veux juste récupérer mes clés ! Putain, c’est si compliqué ?
Lucie s’approcha de lui et lui tendit de nouveau la main.
Il s’avança vers elle et fit exactement le même geste que la première fois, mais comme par réflexe il s’interrompit avant que leurs paumes n’entrent en contact. Puis il enfonça sa main dans sa poche, troublé.
— Pourquoi vous ne me saluez pas ? s’étonna Lucie.
— Je… J’en sais rien. Je… On se connaît ?
Lorsque Lucie rejoignit Vandenbusche, celui-ci expliqua :
— La mémoire du corps… Celle associée avec notre mémoire implicite… Celle qui provoque les suées, qui accroît les pulsations cardiaques face à une situation déjà vécue mais dont on n’a pas forcément le souvenir. Son corps se rappelle que vous l’avez agressé, mais pas sa mémoire.
— C’est… stupéfiant.
— Même les patients les plus gravement atteints conservent cette mémoire, et nous pouvons ainsi les conditionner à exécuter certaines actions, comme apprendre à utiliser des organiseurs électroniques ou des ordinateurs. Le seul problème est que cette mémoire est inconsciente, et qu’on ne peut pas l’appeler quand on veut.
Il claqua des doigts.
— Je suis persuadé que Manon « sait » ce que ces cicatrices signifient, même s’il lui est impossible de faire revenir leur sens au-devant de sa conscience. Seul un événement déclencheur, ce que l’on nomme une « amorce » ou un rappel indicé, permettrait de tout faire resurgir. Il peut s’agir d’un geste, d’un mot, d’une situation qu’elle aurait à revivre. Songez à la madeleine de Proust, évoquant chez l’auteur son enfance et un tas de détails très précis, qu’il n’aurait pas pu se remémorer autrement qu’au travers de cette madeleine. Grâce à cette amorce, tout remonterait à la surface, Manon pourrait peut-être se souvenir pourquoi elle s’est sentie obligée de se mutiler ainsi. Tout le problème est d’être capable de retrouver ce déclencheur, et de l’invoquer. Et cela…
Ils avancèrent de nouveau dans le couloir. Lucie restait pensive, la détresse de Michaël l’avait profondément émue.
— Que va devenir Michaël, votre patient ?
Vandenbusche eut un haussement d’épaules désabusé.
— Hormis notre hôpital, il n’existe quasiment aucune structure en France pour accueillir les Korsakoff. Si vous ne souffrez pas d’Alzheimer ou d’une maladie « à la mode », vous n’êtes plus rien pour l’État ni pour la sécurité sociale. Avec un peu de chance, il restera avec nous pour un long séjour, et participera à MemoryNode. Mais je suis plutôt pessimiste. Il y a par exemple vingt-trois étapes à suivre pour savoir prendre et honorer un rendez-vous à l’aide du N-Tech. Vingt-trois, c’est beaucoup trop pour Michaël… Si rien n’évolue, alors… il partira pour l’hôpital psychiatrique. Ou des centres spécialisés, en Belgique par exemple.
— C’est choquant.
— Comme vous dites. Nous sommes les sous-sols de la société, cher lieutenant, les zones de stockage des laissés-pour-compte. Et la psychiatrie est malheureusement encore trop souvent le moyen de s’en débarrasser en toute discrétion. Une mise à mort de l’âme, tout simplement, à coups de camisole chimique.
Lucie tendit l’oreille. Au-dessus d’elle, des enceintes.
— Des chants de canaris, expliqua Vandenbusche en notant l’intérêt grandissant de la jeune femme pour ses anecdotes. Ils ont un effet apaisant. J’ai insisté personnellement pour qu’on les diffuse. Savez-vous que les canaris en changent à chaque printemps, et ce jusqu’à la fin de leur vie ?
— Je l’ignorais.
— Ce simple constat est d’ailleurs à la base d’un nouveau courant de réflexion, inimaginable il y a à peine dix ans. Il porte à penser que le cerveau adulte continue à produire des neurones, alors qu’on croyait que ce stock était maximal à la naissance et diminuait après un certain nombre d’années. Vous savez, l’histoire des vingt ans, où tout commence à se détruire dans l’organisme… Ce sont des pistes nouvelles et encourageantes pour les recherches sur Alzheimer, et la mémoire en général.
Ils croisèrent un patient, qui tout en marchant remplissait à une vitesse folle une grille de Sudoku.
— Docteur Vandenbusche, fit-il, c’est exactement la soixante-septième fois que je vous croise dans ce couloir ce mois-ci, et la vingtième sur cette dalle, la numéro douze en partant de l’entrée. Ça se fête, non ?
— Champagne, alors, plaisanta Vandenbusche en prenant élégamment Lucie par le bras pour le laisser passer.
Après qu’il se fut éloigné, Lucie demanda :
— Encore une bizarrerie de l’hôpital ?
— Damien est hypermnésique, tout l’inverse de Michaël. Sa mémoire n’a pas de limites, il retient tout. Il est capable de restituer des listes de mots, même dénués de sens, des mois, des années plus tard. Il vous a à peine regardée, mais si je lui demande dans trois semaines quelle tenue vous portiez le mercredi 25 avril 2007, il saura me répondre.