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Il jeta un œil derrière lui avant d’ajouter :

— Je l’ai vu au bout du couloir, attendre puis se précipiter vers nous, afin de nous croiser à cet endroit précis… Pour que la somme des quantités qu’il nous a énoncées soit égale à quatre-vingt-dix-neuf… Damien est obsédé par ce nombre, et nul ne sait pourquoi. Même pas lui.

— Impressionnant. C’est un peu comme ce qu’on raconte de Mozart, qui avait une mémoire démente ?

— Ah Mozart… Malheureusement pour Damien, ce n’est pas exactement la même chose. Mais vous avez entièrement raison, Mozart était doué d’une mémoire prodigieuse. Ce qui lui a d’ailleurs permis de pirater de la musique avant tout le monde. Connaissez-vous cette anecdote ? Le 11 avril 1770, il a quatorze ans et écoute, à la chapelle Sixtine, l’œuvre musicale la plus secrète du Vatican, le Miserere d’Allegri. Un morceau joué deux fois par an, dont la partition est mieux gardée qu’un trésor. Quelques heures plus tard, tranquillement installé à sa table de travail, Mozart en retranscrit l’intégralité, sans aucune fausse note. Il ne l’a écouté qu’une seule fois.

— Non, je ne connaissais pas… Excusez-moi, Charles, mais je ne comprends pas bien ce que Damien fait ici. À priori il n’a pas vraiment de problème de mémoire, c’est plutôt l’inverse !

— Le problème, c’est que tous ces détails inutiles qu’il stocke monopolisent cent pour cent de son attention. Il n’arrive donc plus à saisir le sens général des dialogues ou de ce qu’il se passe autour de lui. N’avez-vous pas, vous-même, le cerveau encombré de vieux codes de carte bleue, ou de broutilles sans importance ?

— Pour ça, vous avez raison ! Quand j’étais gamine, mes parents avaient un chien, Opale. Un petit bâtard, avec un tatouage qui avait coûté plus cher que le chien lui-même. J’avais appris par cœur ce numéro de tatouage, RFT745. Eh bien, je m’en souviens encore, alors que je n’arrive pas à retenir le nouveau numéro de téléphone de la brigade.

— Voilà un exemple concret de mauvais filtrage, de dysfonctionnement… Nous n’avons pas encore compris comment le cerveau sélectionnait ce qu’il fallait retenir seulement quelques heures, quelques jours, ou toute une vie… Toujours est-il que Damien, lui, se perd dans tous ces souvenirs inutiles… Le cortex cérébral est fait pour apprendre, mais surtout pour oublier ! Cela fait partie de l’équilibre. Or, Damien n’oublie jamais.

Ils se remirent à suivre les grosses flèches grises.

— Notre cerveau est une machinerie prodigieuse inimitable. Les gens s’extasient, par exemple, devant les joueurs d’échecs, leur capacité à retenir des centaines d’ouvertures, mais savez-vous que les mécanismes mis en œuvre pour voir ou se déplacer sont encore beaucoup plus impressionnants ? La preuve, les robots ne savent pas le faire, ou très mal, alors qu’ils excellent aux échecs !

— C’est peut-être parce qu’on est tous capables de se déplacer, alors personne ne s’en rend compte. C’est presque… inné…

— Ce n’est pas inné, croyez-moi ! Il suffit qu’une infime quantité de matière grise ne fonctionne plus normalement, et on tombe immédiatement dans des cas extrêmes. Je traite par exemple un autre patient qui ne « voit » pas la partie gauche de son corps. Défaut de prioperception, ce que l’on appelle plus communément le sixième sens.

— Je pensais qu’on attribuait le sixième sens uniquement à la gent féminine… fit Lucie en souriant.

— Non, non. Le sixième sens, c’est fermer les yeux, et pouvoir, d’un geste, placer son index au bout de son nez sans taper à côté. C’est avoir la conscience de son corps. Essayez, vous verrez.

Lucie ferma les yeux. Le doigt pile sur le bout du nez. Ça marchait. Excellent sixième sens.

— Eh bien, pour en revenir à mon patient, les conséquences de ce défaut sont pour lui dramatiques. Son propre bras gauche l’effraie, il le considère comme étranger, et il se frappe sans cesse la jambe gauche en hurlant : « Va-t’en ! Va-t’en ! » Quand il mange, il ne mange que la moitié droite de son assiette… Idem lorsqu’il se coiffe, le côté droit, uniquement… Il faut vraiment le voir pour le croire, pourtant l’héminégligence existe… Puis il y a Carole, aussi, dont le corps calleux, cette substance blanche connectant les deux hémisphères cérébraux, est endommagé. Si le cerveau lui donne l’ordre de visser un boulon, la main gauche vissera correctement, mais la droite, elle, dévissera, persuadée qu’elle visse. Et Georges ! Oui, Georges ! Il…

Et, tandis que Vandenbusche continuait de parler — maladie de Whipple, virus de l’herpès, aires de Broca et Wernicke —, Lucie se mit à repenser à son séjour à l’hôpital, en pleine adolescence. Tous ces médecins, autour d’elle, penchés sur son cerveau… L’opération, à l’origine d’une longue cicatrice à l’arrière de son crâne, qui avait tout changé. Soudain, du bout des lèvres, elle murmura :

— La Chimère…

Il s’interrompit :

— Pardon ?

— La… La Chimère, ça… vous dit quelque chose ?

— Hormis le monstre mythologique ?

— Hormis le monstre mythologique…

Il répondit par la négative, continuant à avancer. Au moment où elle allait enfin oser lui faire part de ses découvertes, qui lui avaient causé tant de soucis, avaient généré tant d’incompréhension autour d’elle, Vandenbusche s’exclama :

— Manon !… Réveillée, et déjà installée ! Quelle ponctualité !

Il s’arrêta et se retourna vers Lucie.

— Cette Chimère. De quoi s’agit-il ?

— Rien d’important…

— Bon…

Il leva l’index.

— Ah ! Une dernière chose. Répondez rapidement s’il vous plaît. Quelles étaient les couleurs du hall d’entrée ?

Lucie fut surprise par la question.

— Bleu, jaune, rouge, vachement fashion. Pourquoi ?

— Remarquable mémoire visuelle. Je pense que cela doit vous servir dans votre métier, sur les scènes de crime notamment. Bref, passons… Si dans un an, je vous demande ce que vous faisiez le 25 avril 2007, vous ne vous souviendrez probablement plus. Mais si je vous donne l’amorce, l’épingle au creux de la main, par exemple… Michaël Derveau, MemoryNode, Manon, cet hôpital, le chant des canaris… vous vous souviendrez même de moi ! Mémoire autobiographique. Toujours dans un an, et même dans dix, vous saurez revenir ici sans aucun problème, vous saurez qu’il faut suivre cette moquette verte avec ses flèches grises pour atteindre la salle de MemoryNode. Mémoire procédurale. Vous saurez aussi ce qu’est un hippocampe. Mémoire sémantique. Enfin, pouvez-vous me citer les trois nombres qu’a énoncés Damien ?

— Euh… Il a parlé du nombre de fois qu’il vous avait rencontré… Et la somme faisait quatre-vingt-dix-neuf…

— Soixante-septième rencontre dans le couloir, vingtième sur la dalle, numéro douze en partant de l’entrée. Ces détails ne revêtaient aucune importance pour vous, ils ont disparu de votre mémoire de travail… Le filtre naturel de l’oubli, qui maintient l’équilibre… Voilà… J’espère que vous avez compris le rôle de chacune de nos mémoires.

Lucie acquiesça avant de lancer un regard en direction de la salle de réunion. Rien d’extraordinaire. Des chaises, une table, un tableau blanc, et les organiseurs N-Tech. Guère plus. Elle qui s’attendait à une débauche de technologie, à de l’imagerie, de gros scanners…

— Je sais, cette simplicité surprend, murmura Vandenbusche. Mais rappelez-vous qu’il n’y a, aujourd’hui, pas mieux qu’une feuille et un crayon pour faire progresser la mémoire. Mes plus anciens patients sont incapables d’allumer un ordinateur. Ils ne savent même pas que ces machines existent.