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— Ah ! Je devais vous appeler au téléphone…

Son ton était complètement différent, bien plus doux. On aurait dit qu’elle avait déjà oublié son coup de colère.

— Vous l’avez fait. Vous avez laissé un message que je n’ai pas encore écouté.

— Quand je vous…

L’air incrédule, elle considéra l’arcade sourcilière de Lucie, les sutures.

— … ai frappée, cette nuit, il était à peu près 5 h 30 d’après ce qu’on m’a dit et que j’ai enregistré, n’est-ce pas ?

— Ça, je m’en souviens parfaitement, oui ! Vous m’avez prise pour je ne sais quoi, et vous avez cogné ! Vous n’y êtes pas allée de main morte !

Manon entraîna Lucie plus à l’écart. Elle chuchotait presque, à présent.

— Désolée pour cela, je…

— Laissez tomber. Ce n’était pas votre faute. Enfin… pas vraiment.

— Dites-moi, à ce moment-là, Dubreuil était décédée depuis combien de temps ?

— Plus d’une bonne quinzaine d’heures. D’après le légiste, elle a été tuée aux alentours de midi, hier.

Manon ne put réprimer un mouvement de surprise. Elle nota scrupuleusement l’information dans son N-Tech puis se remit à parcourir les pages électroniques.

— Ces endroits qui concernent notre affaire… Raismes, Hem, Rœux, eh bien, ils forment un triangle équilatéral, les trois côtés sont strictement égaux. Prenez une carte routière, et vérifiez ! Vérifiez ! Exactement cinquante kilomètres entre l’abri dans la forêt, proche de Raismes, et Hem, entre Hem et Rœux, et entre Rœux et la forêt !

— Oui, et alors ?

— Et alors, il s’agit d’une figure mathématique fondamentale ! Trois lieux qui, a priori, n’ont rien à voir, mais liés par la rigueur scientifique !

Elle déplaça son stylet sur l’écran tactile et afficha d’autres informations.

— Puis il y a ces décimales de π dont je voulais vérifier l’exactitude. J’ai dégoté un logiciel sur Internet capable de trouver n’importe quelle séquence dans le premier milliard de décimales. J’ai bien retrouvé le numéro de sécurité sociale de Dubreuil, le Professeur ne nous a pas trompées. Position 112 042 004 dans π. Vous pourrez, là aussi, vérifier. Tout est exact, croyez-moi !

Lucie était impressionnée par la persévérance de Manon.

— Évidemment, je vous crois.

La jeune amnésique parut soudain absente, comme repartie dans ses pensées.

— Manon ? fit Lucie en agitant la main dans son champ de vision.

— Oui, oui… C’est juste cette énigme. « Si tu aimes l’air, tu redouteras ma rage ». Je ne comprends pas…

— Certes. Mais je ne vois toujours pas où vous voulez en venir avec ces histoires de triangle et de π.

Manon jeta un rapide coup d’œil sur son N-Tech avant de reprendre :

— C’est pourtant simple ! Il ne nous bluffe pas sur π. Cerise sur le gâteau, il pousse le vice jusqu’à bâtir un triangle équilatéral. Et, d’un autre côté, pour la première fois de sa « carrière », il ne respecte pas son ultimatum ? Il annonce qu’il agira à 4 heures du matin, alors qu’il tue la veille vers midi ?

— Continuez, vous m’intéressez.

Manon était excitée, elle se sentait utile à l’enquête. Elle considéra Lucie d’un air complice.

— J’ai tout écrit là-dedans. Regardez. Hier, je devais courir de 9 h 30 à 10 h 15, je ne l’ai pas fait. J’avais rendez-vous à la banque à 11 heures, je n’y suis pas allée. Ni aux autres rendez-vous de la journée. Donc, il me retenait déjà.

— Votre frère vous a vue vous préparer pour aller courir, m’a-t-il dit. Il était 9 h 10, heure à laquelle il partait travailler. Vous avez donc vraisemblablement été enlevée entre 9 h 10 et 9 h 30, chez vous puisque vous n’aviez pas embarqué votre N-Tech alors que vous le prenez même pour votre footing. Vous étiez déjà en survêtement, tenue dans laquelle nous vous avons retrouvée. Tout se tient.

— Qu’a-t-il pu se passer durant toute la journée d’hier ? Je l’ignore. Toujours est-il que chronologiquement, il m’enferme dans la cabane, part tuer Dubreuil, revient à la cabane, et me libère. Et je ne comprends pas pourquoi il a agi ainsi, pourquoi, tant d’années plus tard, pour la première fois, il n’a pas honoré son « contrat »… Il pouvait très bien tuer Dubreuil à 4 heures, conformément à ce qu’il avait annoncé. En me libérant le soir, comme il l’a fait, il savait parfaitement que nous n’arriverions pas à temps à Rœux. J’avoue que cela… me tracasse, à chaque fois que je relis ces notes…

Manon carburait aussi vite qu’un ordinateur. Mais il lui manquait le flair du flic, la connaissance du criminel. Lucie sentit la tension monter en elle. Tout compte fait, elles formaient une équipe de choc.

— Vous savez quoi Manon ? Je pense qu’il a posé cet ultimatum pour monopoliser notre attention, mais qu’en réalité, il avait besoin de se montrer quelque part hier soir après vous avoir libérée.

— Pour se constituer un alibi ?

— Pas exactement… Son profil prouve qu’il connaît nos techniques, il devait se douter que nous daterions assez précisément l’heure du décès. Mais il voulait quand même que son absence, cette nuit-là, ne se remarque pas. Et tout particulièrement entre 21 heures et 4 heures. Famille, amis, collègues de travail… Cette nuit, le Professeur devait se montrer ailleurs. Dans un endroit où il aurait paru suspect qu’il ne soit pas.

Manon secoua la tête, intriguée. Comment cette conversation avait-elle commencé ? Abandonnant Lucie à ses réflexions, elle dit, avant de s’éloigner :

— En tout cas, malgré l’horreur du crime, cette Renée Dubreuil… Je suis bien contente qu’elle soit morte… Elle ne méritait pas de vivre… Pas après ce qu’elle avait fait à ses propres enfants…

Du fin fond de son âme de flic, Lucie dut admettre qu’elle était du même avis.

Si elle avait dû tuer Dubreuil de ses propres mains au cours d’une opération, alors assurément, elle l’aurait fait.

Pas elle mais plutôt… la Chimère l’aurait fait. Sans aucune pitié…

22.

L’homme pénétra sans difficulté dans le couloir de cette maison divisée en quatre appartements, au fond d’une étroite impasse d’où l’on ne distinguait même pas la couleur du ciel. Après vérification de son identité, les deux flics dans leur véhicule, le long de la rue Léonard Danel, l’avaient tout naturellement laissé passer. Son nom figurerait sur leur registre, mais ce n’était pas bien grave.

Myrthe aboya paresseusement au pied de la porte, mais sa maîtresse ne l’entendit pas. Après les divers rendez-vous de la journée, Manon s’était glissée sous la douche, pour se redonner un coup de fouet avant de se mettre au travail, devant l’ordinateur. Assimiler, noter, classer les informations.

Les doigts repliés sur des accoudoirs chromés, la tête rentrée dans les épaules, elle baissa les paupières et se laissa submerger par une vague de bien-être, sans chercher à fouiller une énième fois dans son esprit fragmenté. Il fallait parfois s’évader, oublier l’amnésie. Certainement ce qu’il y avait de plus dur à oublier, d’ailleurs.

En collant son oreille sur la porte de l’appartement, l’homme perçut le grondement de la douche. Tiens tiens ! Pourquoi ne pas…

Il lui fallut moins de dix secondes pour changer ses plans.

Il y avait quelque chose à essayer. Une expérience très intéressante.

D’un œil expert, il ausculta la serrure. Une serrure à goupilles, a priori. Il enfila des gants en latex et sortit son crochet en demi-diamant qu’il introduisit dans le pêne. Réaction au raclage… Trouver à présent le sens de rotation qui provoquerait l’ouverture. Sentir la résistance, au moment où la came du rotor rencontre le ressort du pêne. Et tourner…