— Hé !
— … c’est quelqu’un que je connais ?
S’il dit toute la vérité à Di, celui-ci s’empressera de contacter les autorités psychiatriques, se dit Jesse.
— Probablement pas. Tu as entendu parler d’une actrice du nom de Mary Ann Waterhouse ?
— Jamais. Dis-lui d’être aux petits soins pour mon petit frère, d’accord ?
— D’accord. Et toi, veille bien sur mes neveux.
Ils se lancent un bref salut un peu dérisoire, puis coupent la communication. Jesse s’abîme dans ses pensées ; cela ressemblait bien à un adieu, et il n’aime pas ça. Et cependant… enfin, les satellites sont toujours en orbite, invulnérables aux changements climatiques, il reste pas mal de lignes fibrop intactes… même si la civilisation s’effondre, le net restera opérationnel un certain temps.
Il s’imagine aux côtés de Mary Ann, en train de cultiver leur jardin dans la jungle, pendant que des millions de personnes de par le monde, toutes branchées sur Mary Ann, négligent leurs propres jardins pour vivre en direct leur expérience du binage.
— Qu’est-ce qui te fait rire ? demande Mary Ann en sortant de la douche.
La vision de son corps sculpté ne manque jamais de lui couper le souffle.
— Oh, j’ai réussi à joindre mon frère. C’est un marrant, tu sais.
Lorsque Éric se gare devant le bungalow de Naomi et qu’elle descend récupérer ses affaires, elle a eu le temps d’apprécier les différences entre leurs visions du monde. Elle n’est pas encore sûre de ses sentiments à l’égard de son chauffeur – celui-ci se montre poli et désireux de l’écouter, mais comme elle a renoncé à clarifier les valeurs de son prochain, elle s’aperçoit qu’elle n’a pas grand-chose à lui dire. Elle a visité nombre d’endroits, mais elle ne quittait la zipline que pour se rendre dans un taudis, et peut-être pourrait-elle lui décrire la misère qui ravage ce bas monde… sauf que la misère est la même partout.
Elle a une lettre de Jesse ; elle décide de lui répondre plus tard – Éric a entrepris de descendre ses affaires et elle ne veut pas qu’il se tape tout le boulot.
En sortant de la ville, Éric évoque le musée d’Oaxaca, qui abrite la plupart des artefacts déterrés à Monte Albán. Il se demande si les bâtiments ont été endommagés.
À sa grande honte, elle lui avoue qu’elle n’a jamais mis les pieds au musée, et encore moins à Monte Albán. Le travail et la clarification des valeurs lui prenaient tout son temps ; en outre, admet-elle en son for intérieur, même si elle s’était rendue au musée, elle aurait consacré ses réflexions à l’impérialisme culturel, linéaire et eurocentrique, seul responsable de l’anéantissement d’une civilisation d’origine américaine.
Le soir tombe lorsqu’ils se mettent en route ; les transpondeurs de l’autoroute fédérale 190 sont intacts, de sorte que la voiture pourra rouler en mode automatique dès qu’elle prendra la direction de Ciudad de Mexico. Naomi remarque que la chute d’un arbre a endommagé la fontaine du Paseo Juárez, mais qu’il ne semble pas y avoir de gros dégâts dans le reste de la ville ; après avoir ravagé Tehuantepec, Clem 2 a viré sur la droite, fonçant vers le Chiapas et épargnant Oaxaca.
— Le musée est à trois rues d’ici, dit-elle. J’espère que je reviendrai le voir un jour.
— Reste près de moi, gamine, j’adore cette ville, dit Éric en souriant.
Ils s’engagent dans Calle Niños Héroes de Chapultepec, et de là gagnent la jonction avec l’autoroute 190.
Elle aime bien qu’il l’appelle « gamine ». Si Jesse s’était permis de telles familiarités, elle aurait été furieuse. Et elle est encore un peu choquée – que va-t-il lui servir ensuite, « bébé » ? « p’tit cul » ?
Apparemment, elle ne lui déplaît pas, alors autant s’y faire tout de suite ; si elle en a marre de ses petits surnoms affectueux, elle le lui dira franchement. Il a l’air sympa et sans doute qu’il n’insistera pas.
Quelques minutes plus tard, il actionne le mode automatique et programme leur destination, un hôtel de Mexico City… dont le nom arrache un hoquet de surprise à Naomi. C’est un de ces palaces à l’épreuve des séismes, et son salaire mensuel ne suffirait pas à lui payer une chambre pour la nuit.
— Euh… je ne sais pas si je peux me permettre…
— Pas de problème, dit-il. J’ai réservé une suite comprenant deux chambres. Et c’est moi qui offre. Je t’aime bien, Naomi. Bien sûr, si tu passais la nuit dans mon lit, je n’aurais rien contre, mais je n’ai aucune intention de t’y forcer.
Continue comme ça et c’est moi qui t’inviterai dans le mien. Je me demande quel effet ça fait de faire l’amour tout simplement parce qu’on en a envie. Sans même tenter de clarifier les valeurs de son partenaire.
Un peu choquée par cette idée, elle dit :
— J’ai un aveu à te faire. Si j’étais allée dans ce musée, j’y aurais trimbalé tous mes préjugés relatifs aux cultures non européennes et ça m’aurait empêchée d’apprécier les collections à leur juste valeur. Je crois bien que je n’ai pas été assez… euh… ouverte au monde, et pourtant j’ai passé ma vie à essayer de ne faire qu’une avec lui.
— Pourquoi ne t’es-tu pas contentée des parties du monde qui te plaisaient ?
Elle le gratifie de son plus beau sourire.
— J’aurais qualifié une telle décision d’extrêmement négative. Mais je ne sais pas… pourquoi ne pas se contenter d’aimer ce qu’il y a d’aimable chez la personne aimée ? Ce ne serait pas un amour absolu, mais au moins serait-il raisonnable.
— C’est exactement ma philosophie de l’existence. Sais-tu que tu fais partie de ceux qui ont rendu la vie infernale aux hommes d’affaires américains durant deux ou trois générations ? Sans doute as-tu soutenu des causes et accompli des actes que je désapprouve violemment. Je me trompe ?
— Non.
Elle a envie de s’excuser, ce qui la met aussitôt en colère, et ensuite elle se sent un peu bête car il ne lui a pas demandé d’excuses. Aucune importance, il n’a pas fini de parler.
— Eh bien, je ne te demanderai même pas de ne pas m’en parler. Je souhaite avant tout me concentrer sur ton sourire, sur ta beauté et sur ta gentillesse. Et tant qu’on y est, permets-moi de te dire que tu as un sacré sens de l’humour et moi une sacrée envie de te plaire, aussi incroyable que cela paraisse. Mais comme j’ai un certain sens pratique, je sais que je n’ai aucune chance de te séduire en approuvant tout ce que tu dis, car tu sauras aussitôt que je mens, alors autant me montrer poli et généreux car je pense que tu aimes bien ça.
— Tu as deux autres avantages : tu n’es pas mal fichu et tu as dû avoir des expériences susceptibles de m’intéresser, mais ne te fais pas trop d’idées.
— Je m’en fais assez comme ça. Allons sur la banquette arrière, il y a un peu plus d’espace et je vais nous préparer à manger. Si tu viens d’une famille de Profonds, cela signifie sans doute que tu es végétarienne…
— J’en ai peur. Et… je sais que la plupart des gens nous appellent des Profonds, mais nous nous qualifions de Valeurs Clarifiées, VC en abrégé.
Éric a un hochement de tête poli.
— D’accord. J’ai des fruits frais, un peu de salade et du yaourt. Rien que des produits américains, ça ne risque pas de te rendre malade même si tu t’es habituée à la cuisine mexicaine. J’espère que tu ne m’en voudras pas si je mange un sandwich au jambon.